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Faut-il être le meilleur pour compter ?

L'Europe ne gagnera pas la course au plus gros modèle. La question est de savoir si c'était la bonne course, et ce que signifie exister sans dominer.

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Les chiffres de la journée 📊
Un plan public chinois à 532 milliards de dollars. Des engagements privés américains du même ordre. Et, côté européen, une levée record de 3 milliards d'euros présentée comme la plus importante de l'histoire technologique du continent. Ces trois chiffres figuraient dans notre édition d'aujourd'hui. Ils posent une question qu'on préfère éviter : que fait-on quand on ne peut pas gagner ?

Nous couvrons cette asymétrie depuis des mois sans l'affronter directement. Prenons le temps.

La réponse réflexe, et pourquoi elle ne tient pas

La réaction spontanée consiste à dire qu'il faut investir davantage, rattraper, ne pas se résigner. Elle est compréhensible et elle bute sur l'arithmétique.

Un écart d'un facteur cent ne se comble pas par la volonté. Et surtout, il ne se comble pas en faisant la même chose. Une stratégie qui consiste à courir la même course avec des moyens cent fois moindres garantit d'arriver après, en ayant dépensé ce qu'on avait.

C'est le raisonnement que nous tenions à propos du supercalculateur européen : célébrer un rattrapage qui n'a pas lieu n'aide personne.

Ce que « compter » peut vouloir dire

Il faut distinguer trois choses que le mot mélange.

Dominer. Détenir la meilleure technologie et imposer ses conditions. C'est ce que visent les deux blocs, et ce que l'Europe ne fera pas.

Peser. Détenir quelque chose dont les autres ont besoin. L'Europe est ici dans une position bien meilleure qu'on ne le dit : elle détient des maillons critiques de la chaîne des semi-conducteurs, sans lesquels aucune puce avancée ne se fabrique nulle part. Ce n'est pas une position dominante, c'est un levier réel.

Ne pas dépendre. Disposer d'options qui ne passent pas par autrui. C'est le plus modeste des trois, et probablement le seul atteignable — mais ce n'est pas rien.

Pourquoi le troisième niveau suffit peut-être

Voici l'argument que nous voudrions défendre, et il repose sur ce que nous observons depuis six mois.

La question du meilleur modèle est en train de devenir secondaire. Les écarts se réduisent, trois points séparent le sommet du cinquième, et les capacités de pointe se diffusent gratuitement en poids ouverts.

Dans ce paysage, ce qui différencie n'est plus d'avoir le meilleur modèle mais de pouvoir en utiliser un sous ses propres conditions : à un prix maîtrisé, sous un droit qu'on a écrit, hébergé où l'on veut.

C'est exactement ce que nous avons documenté avec la moitié du Fortune 500 basculant vers l'hébergement interne. Ces entreprises ne cherchaient pas le meilleur modèle. Elles cherchaient à ne pas dépendre.

L'objection sérieuse ⚖️
Cette position a une faiblesse qu'il faut nommer. Ne pas dépendre suppose que quelqu'un continue de produire ce dont on se sert. L'Europe qui construirait sur des modèles ouverts chinois ou américains ne serait pas indépendante : elle serait dépendante autrement, avec une dépendance moins visible parce que gratuite. Nous l'avons relevé à propos du modèle arabe construit sur des poids chinois : un élève hérite des choix de son maître. La souveraineté par l'open source est réelle et partielle.

Ce que l'histoire suggère

Il existe des précédents de puissances moyennes qui ont compté sans dominer, et ils ont un point commun : elles ont choisi un terrain plutôt que de disputer tous les terrains.

Ce choix suppose d'accepter de perdre ailleurs, ce qui est politiquement très coûteux. Annoncer qu'on ne cherchera pas à avoir le meilleur modèle est une phrase qu'aucun responsable ne prononcera, même si tout le monde sait qu'elle est vraie.

C'est peut-être là le vrai obstacle : moins l'écart de moyens que l'impossibilité d'assumer publiquement une stratégie de second rang.

Ce qu'il faut retenir

La question du titre a une réponse, et elle est moins déprimante qu'elle n'en a l'air : non, il ne faut pas être le meilleur pour compter. Il faut détenir quelque chose dont les autres ont besoin, et ne pas dépendre pour ce qui est essentiel.

Ce qui rend la position européenne fragile n'est donc pas l'écart de puissance. C'est l'hésitation entre trois stratégies incompatibles : rivaliser, réguler, ou construire son autonomie. Faire les trois à moitié, c'est n'en réussir aucune.

Et il reste une chose qu'aucun montant n'achète, et que nous relevons à chaque article sur ce sujet : la capacité de définir les règles sous lesquelles une technologie s'utilise. L'Europe l'exerce déjà, et c'est probablement le seul domaine où elle est en avance. Reste à savoir si elle y tient.

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