Chaque adresse internet se termine par une extension. Le .fr pour la France, le .de pour l'Allemagne, le .com pour à peu près tout le monde. La Slovénie, elle, a le .si.
Jusqu'en septembre, à part les Slovènes, personne ne s'y intéressait. Puis un homme a prononcé deux lettres.
Comment tout a commencé
Le 19 septembre, Donald Trump évoque sur son réseau social l'idée de rebaptiser l'intelligence artificielle. Le 22, à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU, il annonce que les États-Unis parleront désormais de « superintelligence », ou « SI ». Le 29, il signe un décret qui l'impose à toute l'administration américaine.
Or SI, c'est justement l'extension internet de la Slovénie. Et la Slovénie, c'est le pays natal de Melania Trump. Le hasard fait parfois bien les choses, en tout cas pour certains.
La ruée, en chiffres
Pendant la plus grande partie de l'année, le registre slovène enregistrait autour d'un millier de nouvelles adresses par mois. Le jour du discours à l'ONU, il en a reçu plus de 2 000. Le lendemain, plus de 4 000.
Après la signature du décret, plus de 11 000 nouvelles adresses en .si ont été enregistrées en une seule journée. Sur tout le mois de septembre, les enregistrements ont bondi de près de 2 200 %. Il existe désormais plus de 220 000 adresses en .si, soit davantage qu'une pour dix habitants du pays.
Qui achète ?
Des spéculateurs, surtout. L'entreprise de sécurité Netcraft a analysé les achats faits sur une plateforme de revente autour du discours de l'ONU. Plus de la moitié des adresses en .si enregistrées pendant ces quelques jours ont été aussitôt remises en vente. Parmi elles, des noms comme donaldjtrump.si ou boeing.si, achetés par des inconnus dans l'espoir de les revendre cher.
Des entreprises, aussi. De grandes marques de la tech commencent à réserver leur nom en .si, pour éviter que quelqu'un d'autre ne le fasse à leur place. Le registre slovène lui-même conseille aux détenteurs de marques de protéger leur nom.
Et parfois des escrocs. Une adresse qui imite une grande marque peut servir à monter une fausse page de connexion. Avec l'hameçonnage en pleine explosion, chaque nouvelle extension à la mode est une aubaine pour les arnaqueurs.
Ce n'est pas la première fois qu'un petit pays profite d'une coïncidence de lettres. L'extension de l'île d'Anguilla, dans les Caraïbes, est le .ai. Avec la vague de l'intelligence artificielle, des milliers d'entreprises se sont arraché des adresses en .ai, et cette île d'environ 15 000 habitants en tire désormais des dizaines de millions de dollars par an, une part importante de son budget. Avant elle, l'archipel de Tuvalu avait vécu la même aventure avec le .tv, convoité par les chaînes de télévision.
La Slovénie va-t-elle faire fortune ?
Pas si vite. Le registre slovène a lui-même calmé les esprits : selon lui, les spéculations sur des millions de revenus pour le pays ne reposent sur rien. Une adresse en .si coûte peu, et la vague pourrait retomber aussi vite qu'elle est arrivée, si le mot « superintelligence » ne s'impose pas en dehors de l'administration américaine.
Ce qu'on retient
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette histoire. Un président change un mot dans un discours, et à des milliers de kilomètres, un petit registre internet voit ses ventes exploser en quelques heures.
C'est la preuve que les mots sont devenus des actifs, qu'on achète et qu'on revend. Nous nous demandions la semaine dernière ce que change le fait de rebaptiser une chose. Voici une réponse inattendue : pour certains, ça rapporte.