Dans la pièce de Shakespeare, Juliette explique à Roméo que les noms n'ont aucune importance. Ce que nous appelons une rose, dit-elle en substance, sentirait tout aussi bon sous un autre nom.
Pour les roses, elle a raison. Pour les technologies, c'est beaucoup moins sûr.
Cette semaine, la Maison-Blanche a décidé que l'intelligence artificielle s'appellerait désormais « superintelligence » dans les documents officiels. Rien ne change dans ce que font ces systèmes, le décret le reconnaît lui-même. Alors pourquoi se donner cette peine ?
Les mots qui adoucissent
Nous vivons entourés de noms choisis pour nous faire voir les choses d'une certaine manière.
On parle du « cloud », le nuage, pour désigner l'endroit où sont stockées nos données. Le mot évoque quelque chose de léger, d'aérien, presque immatériel. En réalité, ce sont d'immenses hangars remplis de machines, qui consomment autant d'électricité que des villes entières, comme nous le racontions à propos des data centers qui quittent le réseau.
On parle de « plan de sauvegarde de l'emploi » pour annoncer des licenciements. De « dommages collatéraux » pour des victimes civiles. Chaque fois, le mot ne ment pas tout à fait. Il éclaire simplement une partie de la chose et laisse le reste dans l'ombre.
Les mots qui grandissent
« Superintelligence » fait l'inverse : il n'adoucit pas, il agrandit.
Le mot promet une intelligence supérieure à la nôtre. Il inspire l'admiration, un peu de crainte, et surtout une forme de respect. Il est difficile de s'opposer à quelque chose qui s'appelle « super ». Il est plus facile de réclamer des règles pour un outil « artificiel ».
Un nom ne change pas une technologie. Mais il change ce qu'on est prêt à lui accorder.
L'expression n'est pas tombée du ciel. Elle a été choisie en 1955 par le chercheur américain John McCarthy, pour le titre d'un projet de recherche qui allait réunir l'été suivant, à l'université de Dartmouth, les pionniers de la discipline. Il voulait un nom neuf, qui distingue ce projet des courants existants. Soixante-dix ans plus tard, le mot « intelligence » continue d'orienter tout le débat : il nous pousse à comparer ces systèmes à nous, au lieu de les juger pour ce qu'ils font.
Les noms qui aident à penser
Il ne faudrait pas en conclure que tout changement de nom est une manipulation.
Un bon mot peut aussi éclairer. Quand on a commencé à parler de « harcèlement » plutôt que de « taquineries », on a rendu visible une souffrance que l'ancien mot cachait. Un nom plus juste permet parfois de voir ce qu'on ne voyait pas.
Toute la question est donc de savoir dans quel sens va le nouveau mot. Vers plus de précision, ou vers plus d'effet ?
Le test à faire
La prochaine fois qu'une chose change de nom, posez-vous une seule question : à part le mot, qu'est-ce qui a changé ?
Si la réponse est « rien », le nouveau nom ne vous parle pas de la chose. Il vous parle de ce que quelqu'un voudrait que vous en pensiez.
Ce qu'on retient
La rose de Juliette sentait aussi bon sous un autre nom. Une technologie, elle, ne change pas quand on la rebaptise.
Mais le nom qu'on lui donne décide souvent de ce qu'on accepte d'elle. C'est pour ça que les mots valent qu'on se batte pour eux.