Sony Music Publishing et Warner Chappell ont déposé une plainte de 48 pages contre Anthropic, en nommant personnellement ses fondateurs, pour l'utilisation de paroles de chansons dans l'entraînement de ses modèles. Les éditeurs réclament jusqu'à 150 000 dollars par oeuvre. Le montant n'est pas choisi au hasard : c'est le plafond légal américain pour une contrefaçon délibérée, et un précédent à 1,5 milliard existe déjà.
Nous avons suivi cette année les procès des éditeurs de livres, la question de la musique générée, et le verdict attendu dans l'affaire GEMA en Europe. Voici le front suivant, et il est mieux préparé que les précédents.
Pourquoi ce procès est différent
Trois éléments distinguent cette action de celles qui l'ont précédée.
Le précédent existe. Anthropic a réglé l'an dernier un litige avec des auteurs de livres pour un montant rapporté d'environ 1,5 milliard de dollars. Les éditeurs musicaux savent donc que l'entreprise a déjà accepté de payer, et à quel niveau. Une plainte déposée après un règlement est une plainte qui connaît le prix.
Les fondateurs sont visés personnellement. C'est inhabituel et stratégique. Nommer des personnes physiques en plus de l'entreprise augmente la pression et rend le dossier plus difficile à traiter comme un simple coût opérationnel.
Le montant vise le plafond. 150 000 dollars par oeuvre correspond au maximum prévu par le droit américain en cas de contrefaçon jugée délibérée. Réclamer ce plafond, c'est affirmer que l'entreprise savait.
Ce qui rend les paroles particulières
Les paroles de chansons occupent une place à part dans ce débat, et il faut comprendre pourquoi.
Un livre contient des milliers de phrases dont aucune n'est reproduite intégralement par un modèle. Une chanson contient quelques dizaines de vers, souvent répétés, extrêmement présents sur le web, et qu'un modèle peut restituer mot pour mot. La question de la mémorisation, que nous avons évoquée à propos de la contamination des tests, se pose ici de manière directe : le modèle a-t-il appris à écrire, ou a-t-il appris la chanson ?
C'est ce qui rend la position des éditeurs musicaux plus forte que celle des éditeurs de livres. Il est plus facile de démontrer qu'un texte court a été reproduit qu'un long a été absorbé.
Cette plainte arrive au moment où l'entreprise prépare son introduction en bourse. Un contentieux de ce type figure obligatoirement dans un prospectus, parmi les facteurs de risque. Les plaignants le savent. Déposer maintenant, c'est s'assurer que le dossier pèse dans la valorisation, ce qui incite à régler vite. C'est une tactique classique, et elle fonctionne.
Ce que ça dit du modèle économique
Ce procès s'inscrit dans un mouvement de fond que nous documentons : la donnée d'entraînement est devenue un actif dont les détenteurs cherchent à obtenir le prix.
Nous l'avons vu avec les livres achetés et détruits, avec l'annotation experte valorisée vingt milliards, avec un éditeur construisant son propre modèle pour ne pas licencier son corpus. La musique suit la même logique : ce qui a été pris gratuitement se paie après coup.
La direction probable est celle d'un système de licences, comme dans les accords déjà conclus entre générateurs de musique et grandes maisons. Les procès ne visent pas à empêcher l'entraînement, ils visent à en fixer le tarif.
Ce qu'il faut retenir
Ce dossier ne sera probablement pas jugé : il sera réglé, comme le précédent, pour un montant qui servira ensuite de référence aux suivants.
Ce qui mérite attention, c'est le mécanisme. Chaque règlement établit un prix, chaque prix rend la plainte suivante plus facile à chiffrer, et l'ensemble converge vers une économie où l'entraînement d'un modèle inclut une ligne de dépense qui n'existait pas il y a trois ans.
Pour les laboratoires, c'est un coût de plus dans un budget déjà considérable. Pour les ayants droit, c'est la fin d'une période où leur travail servait sans contrepartie. Et en Europe, les juges ont déjà commencé à répondre : un tribunal de Munich a tranché contre Suno dans l'affaire GEMA dès le mois de juillet.