Ce dossier oppose des entreprises et un auteur réels à Google, dans une procédure en cours. Rien n'a été jugé à ce jour. Nous présentons ici les accusations telles qu'elles figurent dans la plainte, les arguments que Google peut légitimement opposer, et les précédents qui vont peser. Les faits reprochés restent des allégations tant qu'un tribunal ne s'est pas prononcé.
Il y a des histoires qui reviennent boucler leur propre boucle. À la mi-juillet 2026, quatre plaignants ont déposé une plainte d'une soixantaine de pages contre Google devant le tribunal fédéral du district sud de New York. Parmi eux, un écrivain de best-sellers nommé Scott Turow. Le même Scott Turow qui, il y a une vingtaine d'années, présidait l'Authors Guild lorsqu'elle attaquait déjà Google pour avoir numérisé des millions de livres. Il avait perdu. Il revient, sur le même terrain, pour une raison différente.
Qui attaque, et pour quoi
Les plaignants forment un ensemble impressionnant : Hachette Book Group, l'un des plus grands éditeurs mondiaux, Elsevier, éditeur de revues scientifiques de référence comme The Lancet et Cell, Cengage Learning, poids lourd de l'édition éducative, et l'auteur Scott Turow.
Leur accusation : Google aurait construit ses modèles Gemini en copiant des millions de livres et d'articles protégés, sans autorisation ni rémunération, en puisant dans plusieurs sources dont Google Books, des bibliothèques en ligne et, selon la plainte, des sites de contenus piratés. Le texte de la plainte ne mâche pas ses mots, évoquant "l'une des contrefaçons les plus prolifiques de l'histoire", et reprochant à Google d'avoir tourné le dos à son ancienne devise.
Les plaignants avancent deux arguments principaux. D'abord, Google aurait contourné un marché de licences en pleine formation, dans lequel d'autres entreprises d'IA paient désormais les éditeurs pour utiliser leurs contenus. Ensuite, et c'est peut-être le point le plus fort, Gemini concurrencerait directement les ouvrages sur lesquels il a appris, en produisant des résumés détaillés et des explications de type manuel scolaire susceptibles de réduire la demande pour les originaux. Ils réclament des dommages et une injonction faisant cesser l'usage contesté.
Pourquoi la première bataille avait été perdue
Pour saisir l'enjeu, il faut remonter à l'affaire précédente. En 2005, l'Authors Guild attaque Google pour avoir numérisé massivement des livres afin d'alimenter Google Books. Après une décennie de procédure, la cour d'appel du deuxième circuit tranche en 2015 en faveur de Google, estimant que cette numérisation relevait du fair use, l'usage équitable. La Cour suprême refuse ensuite de réexaminer l'affaire.
Le raisonnement des juges reposait sur un point central : le service rendu au public. Google Books permettait de chercher dans les livres et d'en afficher de courts extraits, sans les remplacer. La numérisation était jugée transformative, et elle ne se substituait pas à l'achat du livre. Turow avait à l'époque défendu l'argument inverse, soulignant que Google avait copié chaque mot d'oeuvres protégées pour enrichir son propre moteur, et non par philanthropie.
La distinction juridique est subtile mais décisive. En 2015, l'usage jugé équitable était de permettre de chercher dans les livres. En 2026, l'usage contesté est d'entraîner un système qui produit du texte concurrent. Un moteur de recherche qui vous montre trois lignes d'un livre vous donne envie de l'acheter. Une IA qui vous en livre un résumé complet et des explications pédagogiques peut, elle, vous dispenser de l'acheter. C'est exactement sur ce déplacement que les plaignants construisent leur argumentation.
L'argument qui pourrait tout faire basculer
Un élément de la plainte mérite une attention particulière : l'allégation selon laquelle une partie des ouvrages proviendrait de sources piratées. Un spécialiste du droit interrogé sur ce dossier souligne pourquoi ce point est stratégique. La défense du fair use porte sur l'usage qui est fait d'une oeuvre. Mais si l'acquisition initiale de cette oeuvre était elle-même illégale, l'argument de l'usage équitable devient beaucoup plus fragile, voire inopérant.
Autrement dit, les plaignants ne se contentent pas d'attaquer ce que Google a fait des livres, ils attaquent la manière dont Google se les serait procurés. C'est une stratégie que l'on retrouve dans plusieurs procédures similaires en cours contre d'autres laboratoires.
Des précédents qui vont dans les deux sens
Il serait imprudent de prédire l'issue, car la jurisprudence récente est contradictoire. Dans une affaire opposant un groupe d'auteurs à Meta en 2025, un juge fédéral a estimé que l'entraînement d'IA sur des livres remplissait les conditions du fair use. En sens inverse, dans la procédure visant OpenAI, portée notamment par l'Authors Guild et l'écrivain George R. R. Martin, un juge a refusé en octobre la demande de rejet déposée par l'entreprise, laissant l'affaire se poursuivre.
Ces dossiers suivent globalement la même trame : des oeuvres protégées auraient été copiées pour l'entraînement, et ces copies seraient illicites. Mais les juges n'y répondent pas de la même façon, ce qui laisse le droit dans un état d'incertitude inconfortable pour tout le monde, créateurs comme entreprises technologiques.
Ce qui se joue vraiment
Derrière ce procès, il y a une question que nous avions déjà croisée dans l'affaire de distillation entre Anthropic et Alibaba, sous une autre forme : que signifie posséder quelque chose qui ne disparaît pas quand on le copie ? Un livre lu par une IA n'est pas volé à son auteur. Mais si l'IA en tire de quoi produire un substitut, quelque chose a bien été transféré, et la question de la compensation devient légitime.
C'est aussi un débat sur l'équilibre entre deux intérêts également défendables. D'un côté, la création a besoin d'être rémunérée pour continuer d'exister, et les auteurs comme les éditeurs peuvent difficilement financer leur travail si leurs oeuvres alimentent gratuitement des produits concurrents. De l'autre, l'accès au savoir et l'innovation technologique ont aussi une valeur pour la société, et c'est exactement ce raisonnement qui avait fait pencher la balance en 2015. Nous avions exploré cette tension sous l'angle créatif dans notre article sur l'art à l'ère de l'IA.
Vingt ans après, le même homme attaque la même entreprise pour les mêmes livres. Mais la technologie a changé de nature, et avec elle la question posée aux juges. En 2015, il s'agissait de savoir si l'on pouvait indexer une bibliothèque. En 2026, il s'agit de savoir si l'on peut en faire un écrivain.