Google a affiché à ses utilisateurs européens un message expliquant que certaines fonctionnalités de recherche seraient moins performantes en raison des obligations réglementaires européennes. Le message toucherait environ 450 millions de personnes. Au-delà du fond, le procédé est une nouveauté : une entreprise s'adresse directement aux citoyens pour contester une règle qui la contraint.
Nous avons couvert l'obligation faite à Google d'ouvrir Android aux assistants concurrents et l'allègement récent de certaines règles. Voici l'escalade suivante.
L'argument, et sa part de vérité
Il faut le prendre au sérieux plutôt que le balayer, parce qu'il n'est pas entièrement faux.
Le droit européen impose à certaines grandes plateformes de ne pas favoriser leurs propres services dans leurs résultats, et d'offrir un accès équitable aux concurrents. Concrètement, cela signifie qu'un moteur ne peut pas toujours afficher la réponse qu'il jugerait la plus directe s'il s'agit d'un de ses propres produits.
Pour un utilisateur, cela peut effectivement se traduire par plus de clics et un résultat moins immédiat. Ce n'est pas une invention.
Ce que l'argument omet, c'est pourquoi cette règle existe. Elle a été écrite parce que la même entreprise avait été sanctionnée pour avoir favorisé ses services au détriment de concurrents. La dégradation invoquée est le prix d'un rééquilibrage voulu.
Le procédé, qui est la vraie nouveauté
Une entreprise qui conteste une régulation dispose de voies établies : le recours juridictionnel, la consultation publique, la représentation d'intérêts auprès des institutions.
S'adresser directement aux utilisateurs, dans le produit, pour imputer une gêne à une règle publique, relève d'autre chose. C'est une forme de mobilisation de l'opinion par l'interface.
Cela pose une question de fond : une plateforme utilisée quotidiennement par des centaines de millions de personnes dispose d'un canal de communication politique qu'aucun acteur ne peut égaler. L'utiliser pour peser sur un débat réglementaire crée une asymétrie considérable.
Ce message intervient dans une séquence que nous suivons. L'Europe a récemment allégé certaines de ses règles, ce qui montre que le cadre est ajustable. Washington envisagerait de demander aux pays de choisir leur camp technologique, ce qui met l'Europe sous pression. Et un acteur européen vient de lever trois milliards. C'est un moment où le rapport de force se renégocie, et où une pression publique peut peser.
Ce qu'il faut en penser
Trois observations, en essayant de rester équilibré sur un sujet qui l'est peu.
Le compromis est réel. Une règle qui impose la neutralité produit mécaniquement une expérience moins optimisée par celui qui la subit. C'est vrai, et c'est assumé : le législateur a jugé que la concurrence valait ce coût. Le débat porte sur ce jugement, pas sur son existence.
La mesure est unilatérale. Personne d'extérieur ne peut vérifier que la dégradation invoquée découle de la règle plutôt que d'un choix de mise en oeuvre. Une entreprise peut appliquer une obligation de la manière la plus dégradante pour l'utilisateur, puis en imputer l'effet à la règle. Nous ne disons pas que c'est le cas : nous disons que rien ne permet de le savoir.
L'utilisateur n'a pas les éléments. Un message affiché dans un produit donne un point de vue sans contradicteur. C'est exactement ce que nous décrivions dans notre article sur le consensus : une source unique produit une position lisse où les désaccords disparaissent.
Ce que ça annonce
Ce procédé sera imité s'il fonctionne. Et il touche un point que nous avons souligné à propos du droit de refuser de vendre : quand une entreprise privée devient une infrastructure, ses décisions cessent d'être commerciales pour devenir politiques.
Une plateforme qui peut adresser un message politique à 450 millions de personnes, sans droit de réponse et sans que cela relève du cadre applicable à la communication politique, occupe une position que nos institutions n'ont pas anticipée.
Ce qu'il faut retenir
Il y a un débat légitime sur l'équilibre entre régulation et qualité de service, et il mérite d'être mené. Une règle a un coût, et il est honnête de le dire.
Ce qui pose problème n'est pas l'argument mais le canal. Un débat où l'une des parties dispose d'un accès direct et quotidien à des centaines de millions de personnes, et l'autre d'un communiqué institutionnel, n'est pas un débat équilibré.
Et pour le lecteur, la règle vaut ici comme ailleurs : quand un message apparaît dans un outil que vous utilisez, demandez-vous qui l'a écrit et ce qu'il cherche à obtenir. C'est vrai d'une publicité, d'un résultat de recherche, et d'un bandeau explicatif.