Anthropic accuse Alibaba d'avoir créé 25 000 faux comptes pour poser 28,8 millions de questions à Claude, puis d'avoir utilisé les réponses pour muscler son propre modèle Qwen. Aucun mot de passe volé, aucun pare-feu franchi : les attaquants ont juste utilisé Claude comme n'importe quel client. C'est tout le problème, et ça pose une question que le droit n'a pas encore tranchée.
Le 24 juin 2026, l'agence Bloomberg révèle l'existence d'une lettre. Elle est datée du 10 juin, signée Anthropic (le laboratoire américain qui développe Claude, l'assistant IA dont nous parlons souvent ici), et adressée à deux sénateurs américains, Tim Scott et Elizabeth Warren. Son contenu est explosif : Anthropic y accuse Alibaba, le géant chinois du e-commerce et du cloud, d'avoir mené "la plus grande attaque par distillation jamais constatée" contre Claude.
Le mot "attaque" évoque des hackers, des virus, des serveurs forcés. Or il n'y a rien de tout ça ici. Et c'est précisément ce qui rend cette histoire fascinante, parce qu'elle touche à une question que peu de gens se sont posée : est-ce qu'on peut voler une intelligence artificielle sans jamais entrer par effraction nulle part ?
D'abord, c'est quoi la "distillation" ?
Le terme technique est distillation de modèle (model distillation). À la base, ce n'est pas une attaque du tout : c'est une technique d'apprentissage parfaitement légitime et utilisée partout dans l'industrie.
Le principe : vous avez un modèle très puissant mais lourd et coûteux, qu'on appelle le "professeur" (teacher). Vous voulez un modèle plus petit, plus rapide, moins cher, qu'on appelle "l'élève" (student). Plutôt que d'entraîner l'élève en repartant de zéro sur des milliards de textes, vous lui faites observer les réponses du professeur, et il apprend à les imiter. L'élève ne deviendra jamais aussi bon que le professeur, mais il s'en approche pour une fraction du coût.
Imaginez un grand chef étoilé qui laisse un apprenti regarder chaque plat sortir de sa cuisine, encore et encore. L'apprenti n'a jamais inventé une seule recette. Mais à force d'observer des milliers d'assiettes, il finit par reproduire le menu de manière convaincante. Voilà la distillation : on ne vole pas le cahier de recettes, on regarde simplement assez de plats pour refaire la carte.
La technique devient une "attaque par distillation" (ou distillation adversariale) quand on l'applique au modèle d'un concurrent, sans son autorisation. Vous prenez un accès normal à l'API (l'interface qui permet à un logiciel de parler au modèle), vous l'inondez de questions soigneusement construites, vous récupérez toutes les réponses, et vous vous en servez pour entraîner votre propre IA à imiter celle du concurrent.
Ce qu'Anthropic reproche précisément à Alibaba
Selon la lettre, des opérateurs liés à Alibaba et à son laboratoire d'IA Qwen auraient, entre le 22 avril et le 5 juin 2026, généré plus de 28,8 millions d'échanges avec Claude à travers près de 25 000 comptes frauduleux, en passant par des services de proxy commerciaux pour contourner les restrictions géographiques qui interdisent normalement aux entités chinoises d'accéder au modèle.
La campagne aurait ciblé les capacités les plus précieuses de Claude : le raisonnement agentique (la capacité à enchaîner des étapes de manière autonome), la programmation, et l'accomplissement de tâches longues et complexes. Autrement dit, exactement ce qui distingue un modèle de pointe d'une IA basique.
Pour donner l'échelle : en février 2026, Anthropic avait déjà dénoncé des campagnes similaires de trois labos chinois (DeepSeek, Moonshot AI et MiniMax), totalisant environ 24 000 faux comptes et 16 millions d'échanges. L'opération attribuée à Alibaba dépasserait à elle seule la somme des trois précédentes. C'est aussi la première fois qu'Anthropic nomme un conglomérat de cette taille mondiale.
Pourquoi c'est presque impossible à empêcher
Voici le cœur technique du problème, et il est plus profond qu'il n'y paraît. Une requête de distillation est indistinguable d'une requête normale. Au niveau de l'API, une question posée pour voler le savoir-faire du modèle ressemble exactement à une question posée par un développeur légitime.
Conséquence vertigineuse : le seul moyen vraiment efficace d'empêcher la distillation serait de refuser l'accès au modèle. Or vendre l'accès au modèle, c'est tout le métier d'Anthropic. L'entreprise est piégée par son propre modèle économique. C'est exactement pour ça qu'elle n'a pas envoyé une simple plainte pour violation des conditions d'utilisation : elle est allée au Sénat. Le problème n'est pas juridique au sens classique, il est structurel.
Le revers : tout le monde n'y croit pas
Par souci d'honnêteté, il faut le dire clairement : ces chiffres sont les allégations d'Anthropic, pas des faits vérifiés. Alibaba nie et affirme ne pas entraîner ses modèles sur les sorties de modèles propriétaires d'autrui. Aucune des données (les 25 000 comptes, les 28,8 millions d'échanges) n'a été vérifiée par un tiers indépendant à ce jour.
Plusieurs analystes pointent des failles. Comment attribuer avec certitude 25 000 comptes anonymes à une entreprise précise plutôt qu'à un tiers qui se serait servi de Qwen comme paravent ? Et le calendrier pose question, puisque certaines capacités visées n'étaient pas encore accessibles publiquement pendant la fenêtre de l'attaque supposée. La prudence s'impose : c'est une accusation grave et plausible, pas une condamnation.
Deux jours après l'envoi de cette lettre, le gouvernement américain a restreint les propres modèles d'Anthropic, Fable 5 et Mythos 5, pour raisons de sécurité nationale, comme nous l'avons raconté dans notre article sur la coupure. Anthropic se retrouve donc sur deux fronts à la fois : demander à l'État de la protéger du vol chinois, tout en combattant ce même État qui restreint ses produits. Une position inconfortable.
L'enjeu réel : créer une frontière juridique autour du logiciel
Au-delà du duel entre deux entreprises, l'affaire pose une question qui nous concerne tous. Aujourd'hui, il n'existe aucune définition légale de la distillation adversariale. Un litige de cette ampleur sans loi pour le trancher finit généralement par forcer la création d'une telle loi, par la législation ou par les tribunaux.
Des sénateurs américains préparent déjà des amendements pour sanctionner les entreprises étrangères qui extrairaient illégalement les sorties de modèles américains. Si une définition voit le jour, on peut s'attendre à des conditions d'utilisation bien plus strictes, à une vérification d'identité systématique pour accéder aux modèles les plus sensibles, et à un partage d'informations formalisé entre laboratoires.
Et c'est là que ça devient philosophique. Pendant des siècles, voler signifiait priver quelqu'un d'un bien : si je prends votre voiture, vous ne l'avez plus. Ici, Alibaba (si l'accusation est vraie) n'a rien retiré à Anthropic. Claude fonctionne toujours exactement pareil. Ce qui aurait été "volé", c'est un savoir-faire, une manière de raisonner, capturée en observant des réponses. Comment protéger quelque chose qui ne disparaît pas quand on le copie ? Notre droit, pensé pour des objets physiques, n'a pas encore de réponse claire.
L'affaire Alibaba n'est peut-être qu'un épisode dans la rivalité sino-américaine. Mais la question qu'elle soulève, elle, va nous occuper pendant des années : à l'âge de l'intelligence logicielle, qu'est-ce que ça veut dire, exactement, posséder une idée ?