Aller au contenu

Apple confie Siri à Gemini : la fin d'une stratégie

L'entreprise qui a construit sa réputation sur le traitement local sous-traite son assistant au concurrent. C'est un aveu, et c'est probablement la bonne décision.

Espace publicitaire
L'essentiel en 30 secondes ⚡
Le nouveau Siri, propulsé par Gemini, est entré en service dimanche. Apple, seule grande entreprise technologique sans modèle de pointe propre, confie son assistant à un modèle conçu par un concurrent direct. C'est la reconnaissance d'un retard que nous documentions depuis des mois, et ce n'est probablement pas une mauvaise décision.

Nous écrivions il y a deux semaines, à propos du changement de direction, que la question posée n'était pas de rattraper un score mais de décider si la contrainte de confidentialité restait un principe ou devenait négociable. La réponse est arrivée.

Le pari initial, et pourquoi il a échoué

Rappelons la position qu'Apple tenait seule : traiter autant que possible sur l'appareil, ne pas envoyer les données personnelles vers des serveurs, n'utiliser le nuage que dans un cadre contrôlé.

Cette contrainte avait un prix technique que nous avons expliqué. Un modèle qui tient dans la mémoire d'un téléphone est bien plus petit qu'un modèle servi depuis un data center. On peut réduire beaucoup, pas indéfiniment.

Le résultat était un écart fonctionnel visible sur un terrain où la comparaison est brutale : on demande la même chose à deux assistants, et l'un répond mieux. Sur un produit grand public, cet écart ne se rattrape pas par un argument de principe.

Pourquoi c'est probablement la bonne décision

Trois raisons, et elles méritent d'être posées avant la critique.

Le retard était structurel, pas conjoncturel. Construire un modèle de pointe exige une infrastructure de calcul qu'Apple n'a pas et que rattraper prendrait des années. Pendant ce temps, le produit se dégrade face à la concurrence.

Un accord commercial se renégocie. Contrairement à un choix technique, il n'engage pas définitivement. Apple peut changer de fournisseur, ou revenir à une solution interne quand ses modèles seront prêts.

La confidentialité peut être contractuelle. Un accord peut prévoir un traitement dans une enclave dédiée, sans utilisation des données pour l'entraînement. Ce n'est pas la même garantie qu'un traitement local, et ce n'est pas rien.

Ce qui se perd, et qu'il faut nommer ⚖️
Une garantie technique et une garantie contractuelle ne sont pas de même nature. Quand un traitement se fait sur l'appareil, il n'y a rien à faire sortir : la protection tient à la physique. Quand elle repose sur un contrat, elle tient à ce qu'une entreprise s'engage à faire, et à la capacité de vérifier qu'elle le fait. Nous l'écrivions à propos du basculement des grandes entreprises vers l'hébergement interne : ce qui ne sort pas de chez vous ne peut pas être lu. C'est précisément cet argument qu'Apple vendait, et qu'elle ne peut plus vendre de la même manière.

Ce que ça change pour le marché

Cette décision a une conséquence qui dépasse Apple.

Google se retrouve à alimenter l'assistant de son principal concurrent sur le matériel mobile, en plus de son propre écosystème. Nous relevions que Gemini avait franchi le milliard d'utilisateurs grâce à la distribution plutôt qu'à la performance de son modèle phare. Cet accord amplifie considérablement cet avantage.

Cela pose aussi une question de concurrence que les régulateurs examineront probablement. Nous avons couvert l'obligation faite à Google d'ouvrir Android aux assistants concurrents. Un accord où le même acteur alimente les deux principaux systèmes mobiles va dans la direction opposée.

Ce qu'il faut retenir

Il y a une leçon générale dans ce dossier, et elle vaut au-delà d'Apple.

Une entreprise qui accepte une contrainte que ses concurrents refusent paraît prévoyante le jour où la contrainte devient un critère, et en retard tant qu'elle ne l'est pas. Nous écrivions il y a deux semaines que nous ne savions pas lequel des deux se produirait.

La réponse est arrivée plus vite que prévu, et elle est nuancée : la préoccupation de confidentialité est devenue majoritaire — la moitié des grandes entreprises américaines privilégient désormais l'hébergement interne — mais pas assez vite pour qu'Apple puisse tenir sa position sur un produit jugé au quotidien.

Avoir raison trop tôt sur un marché grand public revient à avoir tort. C'est probablement le résumé le plus juste de cet épisode.

Espace publicitaire