Montrez à une IA une simple photo de votre salon. Elle en fait un monde en trois dimensions, dans lequel on peut se promener comme dans un jeu vidéo : tourner sur soi-même, regarder derrière le canapé, s'approcher de la fenêtre.
C'est la spécialité de World Labs, une jeune entreprise de San Francisco. Et le fabricant de puces américain AMD vient d'annoncer son rachat, pour environ 8,2 milliards de dollars.
Qui est Fei-Fei Li
Dans le monde de l'IA, Fei-Fei Li est une figure. Professeure à l'université Stanford, souvent surnommée la « marraine de l'IA », elle est à l'origine d'une des bases de données qui ont rendu possible l'intelligence artificielle moderne.
En 2024, elle a cofondé World Labs avec trois chercheurs. Son ambition tient en deux mots : l'intelligence spatiale. Une IA qui ne se contente pas de prédire le mot suivant, mais qui comprend l'espace, les objets et la façon dont ils interagissent. Sans cela, explique-t-elle, l'IA reste enfermée dans le monde numérique.
En 2009, Fei-Fei Li et son équipe présentent ImageNet : des millions de photos, classées une à une selon ce qu'elles représentent. Un travail colossal, longtemps jugé peu prestigieux. En 2012, un réseau de neurones baptisé AlexNet écrase un concours fondé sur cette base, avec une avance spectaculaire. Ce résultat est souvent considéré comme le point de départ de la révolution de l'apprentissage profond, celle qui mène aux IA d'aujourd'hui. Sans ImageNet, pas d'AlexNet, et sans doute pas de ChatGPT.
Ce que prévoit le rachat
AMD a annoncé fin septembre un accord définitif pour racheter World Labs, payé entièrement en actions, pour environ 8,2 milliards de dollars. L'opération doit être finalisée d'ici la fin de l'année, sous réserve du feu vert des autorités.
Fei-Fei Li deviendra la directrice scientifique d'AMD, sous l'autorité directe de sa patronne, Lisa Su. Ses cofondateurs continueront de diriger les équipes de World Labs, qui garderont leur mission de recherche.
Ironie de l'histoire : parmi les investisseurs de World Labs figurait aussi Nvidia, le grand rival d'AMD.
Pourquoi un fabricant de puces achète des chercheurs
C'est la vraie question, et la réponse est stratégique. Une puce se conçoit des années à l'avance. Pour concevoir celles de demain, il faut savoir quels calculs les IA de demain auront besoin de faire.
Or les « modèles de monde », capables de générer et de simuler des espaces en 3D, sont parmi les plus gourmands en calcul qui soient. En faisant entrer cette recherche chez lui, AMD espère concevoir ses futures puces autour de ces besoins, et prendre une longueur d'avance sur Nvidia.
Ce que ça change
Les applications sont nombreuses : jeux vidéo, architecture, cinéma, mais surtout robotique. Un robot qui doit se déplacer dans votre cuisine a besoin de comprendre l'espace en trois dimensions, ce qui manque encore cruellement aux machines, comme nous l'expliquions à propos des robots de ménage.
Nous avions vu fin septembre une IA capable de dessiner le plan d'un appartement à partir de photos. World Labs pousse la même idée beaucoup plus loin : ne pas seulement dessiner l'espace, mais le reconstruire, pour pouvoir y entrer.
Ce qu'on retient
Les mots ont été la première grande conquête de l'IA. L'espace pourrait être la prochaine.
Et le rachat de World Labs montre que les fabricants de puces ne veulent plus seulement vendre des pelles aux chercheurs d'or. Ils veulent savoir, avant tout le monde, où se trouve le prochain filon.