Il y a trois mois, vous avez dit à votre assistant que vous détestiez les brocolis. Hier, en vous proposant des idées de repas, il s'en est souvenu. Pratique.
Il y a six mois, un soir de fatigue, vous lui avez confié que vous pensiez quitter votre travail. Depuis, vous avez changé d'avis. Lui, il s'en souvient aussi.
Les assistants qui se souviennent de nous sont en train de devenir la norme. La plupart des grands services proposent déjà une mémoire, et les entreprises du secteur misent sur des assistants personnels qui vous accompagneraient partout, en permanence. La question mérite d'être posée avant d'y être habitués : voulons-nous vraiment être connus aussi bien ?
Ce que la mémoire apporte
Il faut commencer par là, parce que c'est réel. Un assistant qui se souvient vous évite de tout répéter. Il connaît votre métier, vos goûts, vos contraintes. Ses réponses sont plus justes, parce qu'elles partent de vous.
C'est ce qu'on attend d'un bon médecin de famille ou d'un bon libraire : quelqu'un qui n'a pas besoin qu'on lui réexplique tout à chaque visite.
Ce que l'oubli fait pour nous
Mais chez les humains, l'oubli n'est pas une panne. Il a une fonction.
Nous oublions les détails et gardons l'essentiel. Nous oublions la phrase maladroite qu'un ami a dite il y a dix ans, et c'est pour ça que l'amitié continue. Nous oublions qui nous étions à seize ans, et c'est ce qui nous laisse devenir quelqu'un d'autre.
Une mémoire parfaite ne fait pas de meilleures personnes. Elle fait des personnes qui ne peuvent pas passer à autre chose.
L'écrivain argentin Jorge Luis Borges a imaginé, en 1942, un jeune homme appelé Funes qui, après une chute de cheval, se met à se souvenir absolument de tout : chaque feuille de chaque arbre, chaque forme de chaque nuage, à chaque instant où il les a vus. Il devrait être un génie. Il en est incapable. Pour penser, explique Borges en substance, il faut oublier des différences, généraliser, laisser tomber le détail. Funes, qui n'oublie rien, ne peut plus penser du tout.
Le déséquilibre
Il y a une différence de taille entre un ami qui se souvient de vous et une machine qui le fait.
Vous changez. Vos goûts, vos projets, vos opinions bougent. Un assistant, lui, garde la trace de qui vous étiez au moment où vous lui avez parlé. Si rien ne vient corriger ce souvenir, il continuera à s'adresser à une version de vous qui n'existe plus.
Et surtout, cette mémoire ne vous appartient pas vraiment. Elle est conservée par une entreprise, sur des serveurs. Nous nous demandions il y a quelques semaines si l'on pouvait confier sa propre mémoire à une machine. La question s'inverse : que fait la machine de la mémoire qu'elle a de nous ?
Le droit d'être oublié
En Europe, la loi a déjà tranché une partie de la question : vous avez le droit de demander l'effacement de vos données personnelles. C'est ce qu'on appelle le droit à l'oubli.
Concrètement, la plupart des assistants permettent de voir ce qu'ils ont retenu, d'effacer un souvenir, ou de couper complètement la mémoire. Nous expliquons comment faire dans notre guide pratique.
Ce qu'on retient
La question n'est pas de refuser la mémoire des machines. Elle rend des services réels, et il serait absurde de s'en priver.
Elle est de se souvenir qu'une bonne mémoire n'est pas celle qui retient tout. C'est celle qui garde ce qui compte, et laisse partir le reste. Une machine ne sait pas faire ce tri pour vous. C'est donc à vous de décider ce que vous lui confiez, et ce que vous lui demandez d'oublier.