Nous déléguons notre mémoire depuis l'invention de l'écriture. Un carnet, un agenda, une photo, un moteur de recherche : autant de supports extérieurs qui retiennent à notre place. Platon s'inquiétait déjà de l'écriture pour cette raison, et l'humanité s'en est plutôt bien sortie. Alors qu'est-ce qui change ? Quelque chose, et ce n'est pas le fait de déléguer.
Nous avons traité la question de la délégation cognitive, qui portait sur le raisonnement. La mémoire pose un problème différent, et plus intime.
Ce qu'un carnet ne fait pas
La différence tient en trois points, et ils sont décisifs.
Un carnet ne réorganise pas. Ce que vous y avez écrit y reste tel quel. Un système qui mémorise à votre place produit des résumés, opère des synthèses, décide de ce qui mérite d'être retenu. Ce n'est plus un support, c'est un éditeur.
Un carnet ne décide pas de ce qui remonte. Vous cherchez, vous feuilletez, vous retrouvez. Un système qui vous restitue une information choisit laquelle, et à quel moment. Cette sélection est invisible, et elle oriente ce que vous croyez vous rappeler.
Un carnet n'oublie pas sélectivement. Il perd tout ou il garde tout. Un système peut conserver une chose et laisser tomber une autre, selon des critères que vous n'avez pas fixés.
Ce que la mémoire fait, et qu'on sous-estime
Nous nous représentons la mémoire comme un stockage : on enregistre, on conserve, on relit. Les travaux en psychologie cognitive suggèrent quelque chose de très différent.
Se souvenir n'est pas relire, c'est reconstruire. Chaque rappel recompose l'événement à partir de fragments, et le modifie légèrement au passage. Un souvenir souvent rappelé n'est pas mieux conservé : il est davantage retravaillé.
Cela signifie que notre mémoire n'est pas un enregistrement fidèle, et que c'est peut-être sa fonction. Elle ne conserve pas le passé, elle en fabrique une version utilisable dans le présent. L'oubli n'est pas une défaillance du système, il en fait partie.
Une mémoire parfaite serait invivable. Les rares cas documentés de mémoire autobiographique exceptionnelle décrivent des personnes pour qui chaque anniversaire ramène chaque anniversaire précédent, chaque dispute chaque dispute. L'oubli est ce qui permet de hiérarchiser, de tourner une page, de pardonner. Un système qui conserve tout et restitue tout ne nous rend pas service : il nous prive d'une fonction que nous prenions pour un défaut.
Le risque réel
Il ne s'agit pas de dire qu'il ne faut rien noter. La question porte sur ce qu'on délègue.
Déléguer des faits ne pose aucun problème sérieux. Une date, un code, une référence : personne ne gagne rien à les retenir, et l'humanité les externalise depuis des millénaires.
Déléguer l'interprétation est autre chose. Quand un système résume vos échanges, décide de ce qui compte et vous le restitue, il ne stocke pas votre mémoire : il en produit une version. Et comme cette version est celle que vous consulterez, elle deviendra progressivement votre souvenir.
C'est plus subtil qu'une manipulation. Personne ne fausse rien. Simplement, ce qui a été retenu par le système devient ce dont vous disposez, et ce qui n'a pas été retenu cesse d'exister pour vous.
La question de l'identité
Il y a une dimension supplémentaire qu'on ne peut pas éviter.
Ce que nous appelons être quelqu'un tient largement à une continuité : se reconnaître dans la personne qu'on était, relier ce qu'on a vécu à ce qu'on fait. Cette continuité est un travail de mémoire, et elle est active.
Un système qui tient ce fil à notre place produit une continuité, mais ce n'est pas la nôtre. C'est une chronologie exacte, alors que ce dont nous avons besoin est une histoire — sélective, réinterprétée, parfois arrangée, mais qui tient debout et dont nous sommes l'auteur.
Ce qu'il faut retenir
La ligne qui semble tenir n'est donc pas entre retenir et déléguer, mais entre deux types de contenus.
Ce qui est information peut être confié sans regret, et l'a toujours été. Ce qui est expérience se délègue mal, parce que se le rappeler fait partie de ce qui le constitue.
Il reste une chose qu'aucun système ne peut faire à notre place, et c'est peut-être la plus importante : décider de ce qui mérite d'être gardé. Ce tri n'est pas une opération technique, c'est un jugement sur ce qui compte dans une vie. Le déléguer reviendrait à laisser quelqu'un d'autre écrire ce que nous avons été.