Aller au contenu

Tout va coûter moins cher. Même votre travail ?

L'IA fait baisser le prix de ce que vous achetez. Elle fait aussi baisser le prix de ce que vous savez faire. Toute la question est de savoir lequel baisse le plus vite.

Espace publicitaire

Prenons un exemple. Une traductrice, appelons-la Claire.

Il y a quelques années, traduire un document de vingt pages lui prenait deux jours, et elle le facturait plusieurs centaines d'euros. Un prix normal pour un travail difficile, qui demandait des années d'études.

Aujourd'hui, n'importe qui obtient une traduction correcte de ces vingt pages en trente secondes, sans rien payer.

Pour vous, c'est une excellente nouvelle : vous pouvez lire n'importe quel document, dans n'importe quelle langue. Pour Claire, c'est une catastrophe.

Cette petite histoire résume un débat qui agite beaucoup les chercheurs en ce moment. Et elle pose une question qui nous concerne tous.

La règle, en une phrase

Quand une machine sait faire une tâche, le prix de cette tâche tombe vers le prix de la machine.

C'est tout. C'est une règle vieille comme l'économie. Et elle a deux visages.

Quand vous achetez cette tâche, vous gagnez : ce qui coûtait des centaines d'euros ne coûte presque plus rien.

Quand vous vendez cette tâche, parce que c'est votre métier, vous perdez : ce qui vous rapportait des centaines d'euros ne vous rapporte presque plus rien.

Or la plupart d'entre nous sommes les deux à la fois. Nous achetons des choses, et nous vendons notre travail pour pouvoir les acheter.

La vraie question

Si tout devient moins cher, y compris votre travail, êtes-vous plus riche ou plus pauvre ?

Tout dépend d'une seule chose : qu'est-ce qui baisse le plus vite. Le prix de ce que vous achetez, ou le prix de ce que vous savez faire.

Si vos dépenses baissent de moitié et votre salaire de 10 %, vous y gagnez. Si c'est l'inverse, vous y perdez, même en vivant dans un monde où tout est moins cher.

Et c'est là que l'argument devient inquiétant. L'IA touche d'abord le travail de bureau : écrire, traduire, analyser, résumer. Elle fait donc baisser en premier le prix de ce que vendent beaucoup de gens, bien avant de faire baisser le prix de ce qu'ils achètent vraiment. Un loyer, une maison, une place en crèche ou des soins ne deviennent pas moins chers parce qu'un modèle sait écrire.

C'est déjà arrivé 🧵
Au début du XIXe siècle, les machines à tisser ont fait chuter le prix des vêtements. À long terme, tout le monde y a gagné : aujourd'hui, un t-shirt ne coûte presque rien. Mais les tisserands de l'époque, eux, ont vu leurs revenus s'effondrer, et beaucoup de familles ont connu la misère pendant une génération entière. Certains en sont venus à casser des machines. L'histoire leur a donné tort sur l'avenir, et raison sur leur propre vie. Les deux sont vrais en même temps.

Ce qui ne deviendra pas bon marché

Tout ne s'automatise pas au même rythme. Nous l'avons vu hier avec les prédictions faites en 2017 : ce qui se fait avec des mots va vite, ce qui se fait avec des mains va lentement.

Et il y a tout ce qui repose sur la confiance, la présence, la responsabilité. Un médecin qui annonce une mauvaise nouvelle. Un artisan qui garantit son travail. Quelqu'un qui signe, et qui répond de ce qu'il signe. Une machine peut produire le même contenu. Pas la même garantie.

Ce n'est pas une consolation facile : ces métiers ne pourront pas accueillir tous ceux dont le travail perd de sa valeur. Mais ça montre où la valeur se déplace.

Où va l'argent économisé ?

C'est peut-être la question la plus importante, et on la pose rarement.

Quand la traduction de Claire passe de plusieurs centaines d'euros à presque rien, cet argent ne disparaît pas. Il va quelque part. Un peu dans votre poche, si vous étiez le client. Beaucoup dans celle de l'entreprise qui n'embauche plus de traductrice. Et une partie chez celle qui fournit l'IA.

Cette répartition n'est pas décidée par la technologie. Elle est décidée par des choix : les prix, les salaires, les impôts, les règles. Les suppressions de postes de ces derniers mois montrent déjà de quel côté penche la balance quand personne ne choisit.

Ce qu'il faut retenir

« Tout va coûter moins cher » n'est une bonne nouvelle que pour celui qui achète plus qu'il ne vend.

La plupart d'entre nous vendent leur travail. La vraie question n'est donc pas de savoir si les prix vont baisser : ils vont baisser. C'est de savoir qui profitera de la baisse.

Et ça, contrairement à la vitesse des machines, ce n'est pas encore décidé.

Espace publicitaire