Nous laissons derrière nous des milliers de messages, des heures d'enregistrements vocaux, des photos, des textes. C'est largement assez pour fabriquer un système qui répond comme nous répondions. Cette possibilité existe déjà, et des services la proposent. La question n'est donc plus de savoir si c'est faisable, mais si c'est souhaitable, et qui devrait en décider.
Nous avons traité la délégation de la mémoire et l'attachement aux compagnons artificiels. Voici le point où ces deux sujets se rejoignent, et il est plus grave que les autres.
Ce que ces systèmes reproduisent réellement
Soyons précis sur ce qui est en jeu, parce que le vocabulaire employé par ces services est souvent trompeur.
Un système entraîné sur les traces d'une personne reproduit ses régularités de surface : son vocabulaire, sa syntaxe, ses tics de langage, son timbre. C'est suffisant pour créer une impression de reconnaissance immédiate et bouleversante.
Ce qu'il ne reproduit pas, c'est ce qui faisait cette personne : sa capacité à changer d'avis, à être surprise, à réagir à ce qu'elle n'avait jamais rencontré. Il produit ce qu'elle aurait statistiquement pu dire, pas ce qu'elle aurait dit.
C'est le mécanisme que nous décrivons constamment : un modèle produit la continuation plausible. Appliqué à quelqu'un qui n'est plus là, cela signifie qu'il produit une moyenne de ce que cette personne a été, figée au jour de sa mort.
Ce que ça peut apporter
Il serait facile de condamner, et ce serait passer à côté de quelque chose de réel.
Entendre une voix, relire une manière de tourner les phrases, peut aider. Les rites funéraires humains ont toujours consisté à maintenir une forme de présence : les photos sur la cheminée, les lettres relues, la tombe qu'on visite et à laquelle certains parlent. Un enregistrement n'est pas différent par nature.
Et pour certaines situations — un parent qui laisse un message à un enfant trop jeune pour comprendre, quelqu'un qui sait qu'il va mourir et veut transmettre — le geste peut être délibéré et paisible.
Une photographie ne répond pas. C'est précisément ce qui permet de la regarder en sachant que la personne n'est plus là. Un système conversationnel répond, s'adapte, produit du nouveau. Il occupe la place d'une présence au lieu de marquer une absence. Or le travail du deuil, tel que le décrivent ceux qui l'accompagnent, consiste largement à intégrer cette absence plutôt qu'à la combler. Un dispositif qui la comble n'est pas neutre sur ce processus.
La question du consentement
C'est le point le plus délicat, et il est presque toujours escamoté.
Une personne morte n'a pas consenti à être reproduite, sauf si elle l'a explicitement prévu. Ses traces appartenaient à sa vie privée, pas à un usage posthume.
Et il y a une asymétrie troublante : celui qui fabrique n'est pas celui qui est reproduit. Une famille peut décider de recréer quelqu'un qui aurait détesté cela. Un service peut proposer une fonctionnalité que le défunt n'aurait jamais acceptée.
Le droit ne dit presque rien sur ce point. La protection des données concerne les vivants. Le droit à l'image s'éteint largement. Nous sommes dans un vide que nous avons déjà décrit à propos de la responsabilité : la technique arrive avant le cadre.
Ce que ça nous dit sur les traces
Il y a une conséquence qui concerne les vivants, et elle est peut-être la plus importante.
Nous produisons quotidiennement une quantité de traces considérable, sans jamais penser à ce qu'elles permettront. Un message envoyé à un ami en 2019 était une conversation. Il est devenu, sans que rien ne change, un matériau d'entraînement potentiel.
Cela invite à une question qu'on ne se pose jamais : qu'est-ce que je souhaite qu'il advienne de ce que je laisse ? La plupart des gens ont un avis sur ce que deviendra leur corps et aucun sur ce que deviendront leurs mots. Le second est désormais aussi concret que le premier.
Ce qu'il faut retenir
Nous n'avons pas de position tranchée à proposer, et il serait indécent d'en avoir une sur le deuil des autres.
Ce qui semble juste, c'est de distinguer deux gestes. Conserver — des enregistrements, des textes, une voix — est ce que l'humanité fait depuis toujours, et cela aide. Simuler une présence qui répond est autre chose, et cela demande au minimum que la personne concernée ait pu en décider.
Il reste une chose que ces systèmes ne peuvent pas produire, et c'est peut-être ce qui compte. Quelqu'un qui nous manque nous manque parce qu'il aurait pu dire quelque chose que nous n'attendions pas. C'est cette possibilité-là qui s'éteint avec une personne, et aucune quantité de traces ne la reconstitue. Ce qui reste de nous n'est pas ce que nous avons dit : c'est ce que nous aurions encore pu dire.