Sortez votre carte d'identité. Un nom, une date de naissance, une adresse, une photo. Ces quelques lignes disent, aux yeux de l'État, qui vous êtes.
Yuri a désormais les mêmes informations sur ses papiers. Cette semaine, Pékin a délivré des documents officiels à cette chanteuse entièrement créée par intelligence artificielle. Elle n'a pourtant ni corps, ni enfance, ni maison.
La première réaction est de trouver ça absurde, voire inquiétant. Mais la question mérite qu'on s'y attarde.
À quoi sert vraiment une carte d'identité
On croit qu'une pièce d'identité prouve qu'on existe. Ce n'est pas tout à fait ça.
Une carte d'identité sert d'abord à répondre à une question pratique : qui répond de quoi ? Elle permet de voter, de signer un contrat, d'ouvrir un compte, d'être convoqué par un juge. Elle attache des droits et des obligations à un nom. Elle dit à qui s'adresser.
Vue sous cet angle, une identité n'est pas une déclaration sur l'existence. C'est un outil pour organiser la responsabilité.
Nous vivons déjà entourés de personnes qui n'existent pas
Le droit français en est rempli. On les appelle les personnes morales.
Une entreprise a un nom, une date de naissance, sa création, et une adresse, son siège social. Elle peut signer des contrats, posséder des biens, embaucher, être poursuivie en justice et condamnée à payer une amende. Personne n'a pourtant jamais croisé une entreprise dans la rue. C'est une fiction juridique, et une fiction extrêmement utile : elle permet de savoir qui répond des actes d'un groupe de personnes.
Donner des papiers à un personnage virtuel n'est donc pas si révolutionnaire. Le droit sait depuis longtemps faire exister, sur le papier, ce qui n'existe pas en chair et en os.
En 2017, la Nouvelle-Zélande a reconnu une personnalité juridique au fleuve Whanganui, considéré par le peuple maori comme un ancêtre vivant. Le fleuve peut désormais être défendu en justice, représenté par deux gardiens, l'un nommé par l'État, l'autre par les Maoris. Ce cas montre que la personnalité juridique n'est pas une affirmation sur ce qui est vivant ou conscient. C'est un choix de société, fait pour protéger ou pour rendre responsable.
La vraie différence
Il y a pourtant une différence de taille entre une entreprise et Yuri.
Personne ne tombe amoureux d'une société anonyme. Tout le monde sait qu'une entreprise est une construction. Une chanteuse virtuelle, elle, est conçue pour qu'on oublie qu'elle est une fiction. Elle a un visage, une voix, une personnalité. Elle parle à ses fans comme une amie.
C'est là que la carte d'identité peut jouer deux rôles opposés.
Une laisse. Si elle rattache clairement le personnage à l'entreprise qui le contrôle, elle protège le public. Quand Yuri trompe un client, on sait qui poursuivre. C'est la logique affichée par les autorités chinoises.
Un masque. Si elle donne au personnage l'apparence d'une personne autonome, elle renforce l'illusion. Un fan qui apprend que Yuri a des papiers officiels aura encore plus de mal à se rappeler qu'elle n'existe pas. Et celui qui parle derrière elle disparaît un peu plus.
Le bon critère
La question n'est donc pas « Yuri existe-t-elle ? ». Elle n'existe pas, et ses papiers n'y changent rien.
La vraie question est : son identité rend-elle visible ce qu'il y a derrière, ou le cache-t-elle ? C'est le même principe que celui que nous posions en nous demandant si l'on a le droit de savoir qu'on parle à une IA. Une bonne règle éclaire le public. Une mauvaise lui donne une raison de plus d'y croire.
Ce qu'on retient
Une carte d'identité ne dit pas qui existe. Elle dit qui répond.
Pour Yuri, tout dépendra de ce que les autorités choisiront d'écrire en premier : le nom d'une chanteuse, ou celui de l'entreprise qui parle à sa place.