Elle chante en chinois et en anglais. Elle change de tenue en un clin d'œil. Elle donne des concerts et compte plus de 100 000 abonnés sur les réseaux sociaux chinois. Elle s'appelle Yuri, elle a une date de naissance et une adresse.
Et depuis peu, elle a des papiers officiels.
Yuri n'existe pas. C'est une chanteuse entièrement créée par intelligence artificielle.
Ce qui s'est passé
À Pékin, dans le cadre d'un programme pilote mené dans une zone économique de la capitale, Yuri est devenue la première « humaine numérique » chinoise à recevoir des documents d'identité officiels. Ils mentionnent son nom, sa date de naissance, une adresse et les caractéristiques de son visage. En juin, elle avait déjà obtenu une carte d'artiste numérique, devenant la première artiste IA disposant d'une licence dans le pays.
Concrètement, ces papiers permettent à l'équipe qui gère Yuri d'ouvrir pour elle un portefeuille de monnaie numérique et de signer des partenariats commerciaux, dans la mode, les jeux vidéo ou d'autres secteurs.
Il ne s'agit pas de faire de Yuri une personne au sens juridique. Ses papiers sont administratifs, et ils la rattachent à l'entreprise qui l'exploite.
Un secteur gigantesque
En Chine, les « humains numériques » sont partout. Ils animent des ventes en direct sur internet, jouent dans des mini-séries, présentent des produits. Ils ont un avantage décisif : ils peuvent tenir compagnie à des spectateurs jour et nuit, pour un coût très faible. Selon la chaîne australienne ABC, plus de 1,3 million d'entreprises travaillent dans ce secteur.
Les autorités s'en servent aussi. Pékin a déjà utilisé des présentateurs virtuels pour expliquer à la population ses grandes orientations politiques annuelles.
Le mois dernier, les autorités de Pékin ont demandé aux plateformes de vidéo en ligne d'enregistrer les humains numériques qu'elles utilisent. La carte de Yuri est la suite logique de ce mouvement.
Pourquoi la Chine fait ça
Pour savoir qui est responsable. Quand un personnage virtuel donne un mauvais conseil, trompe des clients ou se fait passer pour quelqu'un d'autre, il faut pouvoir remonter jusqu'à l'entreprise qui le contrôle. En Chine, des personnages créés par IA se sont déjà fait passer pour des médecins et ont diffusé de faux conseils de santé.
Pour garder le contrôle. Selon ABC, ce système permet aussi à l'État d'étendre sa surveillance au monde virtuel. Un personnage enregistré est un personnage que l'on peut suivre.
Face aux personnages créés par IA, deux approches se dessinent. En Occident, on marque les contenus : Instagram impose désormais l'étiquette « Profil généré par IA », comme nous l'expliquions à propos des faux influenceurs. La Chine, elle, enregistre les personnages eux-mêmes auprès de l'administration, avec un nom, une adresse et un visage, et les rattache à une entreprise. D'un côté, on prévient le public. De l'autre, on fiche le personnage.
Les questions que ça pose
Le visage de qui ? Beaucoup d'influenceurs virtuels sont créés à partir du visage ou de la voix de vraies personnes. Le programme ne dit pas clairement si les papiers identifient le personnage, l'humain dont il s'inspire, ou les deux.
Les données. Rassembler les traits du visage de milliers de personnages, parfois inspirés de vraies personnes, dans des fichiers officiels crée un risque en cas de fuite ou de détournement.
La confusion. Des papiers officiels donnent du crédit. Un fan qui apprend que Yuri a une carte d'identité risque d'avoir encore plus de mal à se rappeler qu'elle n'existe pas.
Ce qu'on retient
Pour l'instant, il ne s'agit que d'un projet pilote à Pékin. Mais il pose une question que tous les pays vont devoir trancher : comment traiter des personnages qui n'existent pas, mais qui signent des contrats, gagnent de l'argent et parlent à des millions de gens ?
Nous y consacrons notre réflexion de ce soir.