Pendant des années, une ligne revenait dans presque toutes les annonces de bureau. Secrétaire, assistant commercial, comptable : « maîtrise des outils bureautiques indispensable ». Word, Excel, le logiciel maison.
Cette ligne se fait de plus en plus rare. Et ce n'est pas parce que ces métiers disparaissent.
C'est la conclusion étonnante d'une étude de deux économistes de l'École d'économie de Paris, Marie-Renée Andreescu et Éric Maurin, qui ont passé au crible les offres d'emploi déposées auprès de France Travail.
Ce que les recruteurs ne demandent plus
Entre 2023 et 2025, la part des annonces de bureau qui exigent des compétences informatiques a reculé d'environ 40 %. Le recul touche surtout la maîtrise des logiciels de bureautique.
Le plus intéressant est ce qui ne bouge pas. Le nombre de postes proposés tient bon. Les salaires ne baissent pas de façon équivalente. Les entreprises continuent d'embaucher des secrétaires et des comptables. Elles cessent simplement de leur demander de savoir faire certaines choses avec un ordinateur.
Les chercheurs ne se sont pas contentés de lire des annonces. Ils ont analysé plus de 600 000 nouvelles offres par trimestre, de la fin 2021 au milieu de 2025, et les ont croisées avec les déclarations faites à la Sécurité sociale. Résultat : ils savent non seulement ce que les entreprises demandaient, mais aussi qui elles ont réellement embauché. C'est ce qui rend l'étude solide : elle suit les embauches, pas seulement les intentions.
Pourquoi ce changement
Pensez à ce que demandait, il y a encore trois ans, un tableau propre dans un tableur. Il fallait connaître les formules, les mises en forme, les raccourcis. C'était une vraie compétence, et elle se voyait tout de suite en entretien.
Aujourd'hui, on peut demander à un assistant de construire ce tableau à partir d'une phrase. La compétence n'a pas disparu, mais elle ne fait plus la différence entre deux candidats.
Selon les auteurs, l'IA générative rend plus efficaces les utilisateurs ordinaires, et en particulier les moins qualifiés. Elle abaisse le niveau de compétence nécessaire pour faire le travail. Les recruteurs en tirent la conséquence : pourquoi exiger ce que l'outil permet à tout le monde de faire ?
Une bonne nouvelle, et une autre
La bonne nouvelle, c'est qu'une barrière tombe. Quelqu'un qui n'est pas à l'aise avec l'informatique peut désormais postuler à des emplois qui lui étaient fermés. C'est rare qu'une technologie ouvre des portes plutôt que d'en fermer.
L'autre nouvelle, c'est que l'avantage de ceux qui maîtrisaient ces outils fond. Des années passées à devenir la personne qui sait tout faire sur Excel valent moins qu'avant. Nous le décrivions dimanche : quand une machine sait faire une tâche, le prix de cette compétence baisse.
Et pour les métiers de l'informatique eux-mêmes, l'étude dessine un tableau plus sombre : les offres y ont nettement décroché environ un an après l'arrivée de ChatGPT, pas avant.
Ce que ça veut dire pour vous
Si vous cherchez un emploi de bureau, ne comptez plus sur « maîtrise du Pack Office » pour vous démarquer. Tout le monde peut désormais le revendiquer, et les recruteurs le savent.
L'étude ne dit pas ce qui remplace ces lignes dans les annonces. Mais la logique suggère une piste : ce qui compte, c'est ce que l'outil ne fait pas à votre place. Connaître le métier, savoir à qui parler, et surtout être capable de repérer quand le résultat produit par la machine est faux.
Aux États-Unis, les suppressions de postes dans la tech font les gros titres. En France, pour les métiers de bureau, cette étude raconte une histoire plus discrète : l'emploi reste, c'est le CV idéal qui change.