En 2021, les passionnés de jeux vidéo ne trouvaient plus de cartes graphiques. Les rayons étaient vides, les prix avaient doublé. Une partie de ces cartes était achetée en masse pour fabriquer des cryptomonnaies.
Personne n'avait décidé de priver les joueurs. Les mineurs de cryptomonnaies payaient simplement plus cher.
Aujourd'hui, la même histoire se répète à une autre échelle. Les smartphones à moins de 100 dollars disparaissent, parce que la mémoire part dans les centres de données de l'IA. Et ceux qui perdent ne sont plus des joueurs, mais des familles dont c'était le seul accès à internet.
Un perdant que personne n'a choisi
Ce qui rend ces situations si difficiles, c'est qu'il n'y a pas de coupable.
Le fabricant de puces vend à qui paie le plus : c'est son métier. L'entreprise d'IA achète ce dont elle a besoin : c'est le sien. Le fabricant de téléphones abandonne un modèle qui ne rapporte plus : c'est logique. Chaque décision est raisonnable. Leur somme prive des centaines de millions de personnes d'un outil essentiel.
Personne ne se sent responsable, parce que personne n'a rien décidé contre eux. C'est exactement ce qui rend le problème invisible.
En 1920, l'économiste britannique Arthur Cecil Pigou a donné un nom à ce phénomène : les effets externes, qu'on appelle aujourd'hui externalités. C'est un coût que l'on fait supporter à d'autres, sans leur demander leur avis et sans les dédommager. L'exemple classique est l'usine qui pollue la rivière : elle gagne de l'argent, les pêcheurs en aval en perdent. Pigou proposait une solution simple : faire payer à celui qui cause le dommage le coût qu'il impose aux autres. On parle encore aujourd'hui de taxe pigouvienne.
Les autres factures cachées de l'IA
Les téléphones ne sont pas un cas isolé. Partout où l'IA puise dans une ressource partagée, quelqu'un d'autre paie une partie de l'addition.
L'électricité, quand la construction des réseaux pour les centres de données fait monter la facture des ménages. L'eau, quand des installations la consomment dans des régions déjà sèches. Le calme, quand des riverains vivent à côté de machines qui tournent jour et nuit, comme dans le comté américain aux 250 centres de données.
À chaque fois, le même schéma : un bénéfice concentré d'un côté, un coût dispersé de l'autre, sur des gens qui n'ont rien demandé.
L'argument d'en face
Il faut être juste. L'IA peut aussi profiter aux plus pauvres. Des modèles de plus en plus puissants deviennent presque gratuits. Ils traduisent, enseignent, aident à comprendre un diagnostic médical ou un document administratif. Pour beaucoup, ce sera un progrès réel.
Mais à une condition : pouvoir y accéder. Un progrès qui se paie par la perte de l'appareil permettant d'en profiter n'est pas tout à fait un progrès pour tout le monde.
Ce qu'on pourrait faire
D'abord, rendre ces coûts visibles. Un dommage que personne ne mesure n'existe pas dans les décisions.
Ensuite, faire payer ceux qui en profitent, comme le proposait Pigou. Aux États-Unis, la Chambre des représentants a voté en septembre un texte qui obligerait les centres de données à financer les renforcements de réseau qu'ils provoquent, au lieu de les reporter sur les ménages. Le même principe pourrait s'appliquer ailleurs.
Enfin, se demander, avant de célébrer une avancée, qui en paie le prix. La question n'empêche pas d'avancer. Elle oblige seulement à regarder où l'on met les pieds.
Ce qu'on retient
Le progrès n'est jamais gratuit. Il a toujours un coût, et ce coût est rarement payé par ceux qui en profitent le plus.
La vraie question n'est donc pas de savoir s'il faut avancer. C'est de savoir qui a reçu la facture, et si quelqu'un a pensé à lui demander son avis.