La prochaine fois que vous butez sur une question, ne demandez rien pendant dix minutes. Laissez-la tourner. Vous constaterez probablement deux choses : que c'est désagréable, et qu'il se passe quelque chose. Cet état inconfortable a un nom, et nous sommes en train de le faire disparaître de nos vies sans y avoir réfléchi.
Nous avons beaucoup écrit sur ce que l'IA fait gagner. Parlons de quelque chose qu'elle fait disparaître, et qui n'apparaît dans aucun bilan parce que personne ne le comptait comme une ressource.
Ce que l'ennui produisait
L'ennui a mauvaise réputation. On le décrit comme un vide, un temps perdu, quelque chose à combler. Les travaux en psychologie cognitive suggèrent plutôt l'inverse : c'est un état de fonctionnement particulier, et il est productif.
Quand l'esprit n'est pas occupé par une tâche extérieure, il ne s'arrête pas. Il se met à divaguer, à relier des choses sans rapport apparent, à revenir sur des problèmes laissés en suspens. C'est dans cet état que surviennent la plupart des associations inattendues, celles dont on dit qu'elles nous sont venues sous la douche ou en marchant.
L'ennui produit aussi autre chose de plus discret : une tolérance à l'incertitude. Rester avec une question sans réponse, accepter de ne pas savoir pendant un moment, est une capacité qui s'entretient. Elle sert bien au-delà des questions intellectuelles.
Ce que l'IA change précisément
Les smartphones avaient déjà largement supprimé l'ennui, en remplissant chaque interstice par du contenu. L'IA fait quelque chose de différent, et de plus profond.
Elle ne comble pas seulement le temps mort, elle comble l'incertitude. Avant, une question sans réponse restait sans réponse un certain temps, faute d'interlocuteur disponible ou de source facile. Ce délai était le moment où l'on formulait mieux la question, où l'on cherchait par soi-même, où parfois on trouvait.
Ce délai peut désormais tomber à zéro. Et il tombe à zéro par défaut, sans qu'on décide quoi que ce soit : demander est devenu plus facile que réfléchir.
Cela rejoint ce que nous avons examiné dans notre article sur la délégation cognitive, avec la réserve importante que ces travaux sont corrélationnels. Le résultat le plus intéressant, rappelons-le, portait sur l'ordre : ceux qui avaient d'abord travaillé sans assistance conservaient de meilleures capacités. L'ennui pourrait bien être le nom de cette phase préalable qu'on saute désormais.
Ce qu'il ne faut pas conclure
Il serait facile et malhonnête de faire l'éloge nostalgique de l'ennui. Deux nuances comptent.
Tout l'ennui n'est pas fertile. Attendre dans une file d'attente administrative ne produit rien. L'ennui créatif suppose un esprit disponible et un problème latent, pas simplement du temps vide. Beaucoup de ce que l'IA supprime ne manquera à personne.
Ce n'est pas nouveau. Chaque technologie de confort a supprimé une forme de friction dont certains regrettaient la disparition. L'imprimerie a supprimé l'effort de mémorisation, la calculatrice celui du calcul mental. Ces disparitions ont libéré de l'attention pour autre chose. Il n'y a pas de raison de principe pour que celle-ci soit différente.
La question n'est donc pas de savoir si l'ennui doit être préservé en soi, mais si ce qu'il produisait a un substitut.
Ce qui rend ce cas particulier
Une différence mérite d'être posée. La calculatrice a supprimé une opération mécanique. L'IA supprime potentiellement l'étape où l'on formule le problème.
Or nous avons développé dans notre article sur l'art de poser une bonne question que cette étape est devenue la compétence centrale. Il y a donc une tension : l'outil qui rend la question déterminante est aussi celui qui dispense de la travailler.
Ce n'est pas une fatalité. C'est un arbitrage, et il se joue à chaque usage.
Ce qu'il faut retenir
Il n'y a pas de règle à donner, et je me méfierais d'un article qui vous dirait combien de minutes d'ennui préserver par jour.
Ce qui semble juste, c'est de distinguer deux situations. Quand vous cherchez une information, demandez sans hésiter : personne ne gagne rien à ignorer une date. Quand vous cherchez à comprendre quelque chose, ou à trouver une idée, l'attente a une valeur. Elle est désagréable précisément parce qu'elle travaille.
Il reste peut-être une raison plus simple de protéger ces moments. L'ennui est l'un des rares états où l'on n'attend rien de personne, pas même d'une machine. C'est peu de chose, et cela devient rare.