Pendant des siècles, la difficulté était d'obtenir une réponse. Il fallait trouver un savant, un livre, une bibliothèque. La réponse était la ressource rare, et la question ne coûtait rien. Cette économie s'est inversée : la réponse est devenue abondante et presque gratuite. Ce qui est rare, désormais, c'est de savoir quoi demander.
Nous avons publié un article sur la manière de formuler une demande, avec des techniques concrètes. Voici le versant plus profond : pourquoi la question est devenue la partie difficile.
Ce qui distingue une bonne question
Une bonne question n'est pas une question bien tournée. C'est une question qui ouvre le bon espace.
Trois qualités reviennent.
Elle nomme le vrai problème. Beaucoup de questions portent sur un symptôme. « Comment convaincre mon équipe d'adopter cet outil » présuppose que le problème est l'adoption. La vraie question est peut-être « cet outil résout-il un problème que mon équipe a ». Une question mal cadrée produit des réponses excellentes à côté du sujet.
Elle ne contient pas sa réponse. Demander pourquoi une option est meilleure obtient des arguments, pas une évaluation. C'est le mécanisme de la complaisance : le système suit la direction que vous avez indiquée.
Elle expose ses hypothèses. Toute question repose sur des choses tenues pour acquises. Les rendre explicites permet de découvrir qu'une d'entre elles est fausse, ce qui est souvent la découverte la plus utile.
Pourquoi c'est difficile
Voici le paradoxe : formuler une bonne question exige déjà de comprendre le domaine.
Pour demander « quelle est la différence entre ces deux approches », il faut savoir qu'il y a deux approches. Pour demander « ce raisonnement tient-il compte de tel effet », il faut connaître cet effet. La question précise est le produit d'une compétence, pas son substitut.
C'est pourquoi l'idée que ces outils rendraient l'expertise inutile ne tient pas. Ils rendent l'expertise plus rentable, en supprimant le travail d'exécution qui l'accompagnait, mais ils ne la remplacent pas : ils la déplacent vers l'amont.
Cela rejoint ce que nous écrivions sur l'apprentissage du code : celui qui ne sait rien ne sait pas quoi demander, et ne sait pas non plus évaluer ce qu'il reçoit.
Une méthode qui fonctionne remarquablement bien. D'abord, demandez ce qu'il faudrait savoir pour répondre correctement à votre question. Vous découvrez souvent des dimensions que vous ignoriez. Ensuite, reformulez votre question en tenant compte de ces éléments. Enfin, demandez ce qui pourrait invalider la réponse obtenue. Vous obtenez une réponse plus juste, et surtout vous apprenez la structure du problème, ce qui vous servira la prochaine fois sans outil.
Ce que ça change dans le travail
Cette bascule explique une transformation visible dans beaucoup de métiers, et que nous avons décrite à propos des métiers face à l'automatisation.
La part d'exécution se réduit, la part de cadrage augmente. Un consultant passe moins de temps à produire des slides et davantage à définir ce qu'il faut analyser. Un développeur écrit moins de code et décide davantage de ce qui doit être construit.
C'est une bonne nouvelle pour ceux qui aiment penser, et une difficulté réelle pour ceux dont le métier reposait sur l'excellence d'exécution. Cette transition n'est pas neutre socialement, et elle ne se fait pas sans casse.
Ce qu'il faut retenir
Il y a quelque chose d'assez réconfortant dans ce déplacement. La capacité à poser une bonne question est une compétence profondément humaine, ancienne, qu'on cultive par la curiosité, la lecture et l'expérience du réel. Elle ne s'automatise pas, parce qu'elle suppose de savoir ce qui compte, et savoir ce qui compte suppose d'avoir quelque chose en jeu.
Socrate ne donnait pas de réponses. Il posait des questions, et c'est ce qui a traversé vingt-cinq siècles. À l'ère où les réponses ne valent plus rien, il n'a peut-être jamais été aussi actuel.