Imaginez une échelle dont on aurait scié les premiers barreaux. Ceux qui sont déjà en haut continuent de grimper. Ceux qui attendent en bas ne savent plus comment monter.
C'est, en une image, ce que décrit une étude publiée cette semaine par la Banque de France et le laboratoire de HEC consacré au futur du travail. Elle porte sur plus de 1 500 métiers, et sa conclusion est nette : en France, l'intelligence artificielle ferme d'abord la porte aux débutants.
Les chiffres
Les chercheurs ont comparé les métiers les plus exposés à l'IA générative, ceux où elle peut faire une partie du travail, et les métiers les moins exposés. Ils ont suivi les embauches de novembre 2022, l'arrivée de ChatGPT, jusqu'à mars 2026.
Pour les 21-29 ans, les embauches en CDI ont reculé de 28,3 % dans les métiers les plus exposés, contre 7,5 % dans les métiers les moins exposés. Rapporté sur un an, cela représente environ 75 000 CDI de moins pour cette tranche d'âge.
Pour les jeunes développeurs et ingénieurs informatiques, la chute atteint 42 %.
Tous contrats confondus, les embauches des jeunes ont baissé de 22,1 % dans les métiers exposés, alors qu'elles ont légèrement augmenté, de 1 %, dans les métiers plus manuels.
Et l'écart dépend fortement de l'âge : il atteint près de 21 points chez les 21-29 ans, contre moins de 4 points chez les plus de 50 ans.
Pourquoi les jeunes d'abord
La raison tient dans la nature des premières tâches d'un métier. Un premier jet de rapport, un résumé, un tableau, un morceau de code simple : c'est précisément ce qu'on confiait aux débutants pour qu'ils apprennent. Et c'est précisément ce qu'une IA sait désormais faire.
Les salariés expérimentés, eux, sont protégés par ce que l'IA ne remplace pas encore : leur connaissance du métier, leur jugement, leur réseau. L'étude le dit à sa manière : plus on avance en âge, plus l'écart entre métiers exposés et non exposés se réduit.
Autre signe révélateur : dans les métiers exposés, les jeunes en CDI démissionnent beaucoup moins, 23 % de départs en moins contre 6 % ailleurs. Quand le marché se ferme, on s'accroche à son poste. Et moins de départs, c'est encore moins de places pour ceux qui arrivent.
Les embauches dépendent de bien des choses : la conjoncture, les taux d'intérêt, la santé d'un secteur. La force de l'étude est de comparer, sur la même période et dans la même économie, des métiers très exposés et peu exposés à l'IA. Les deux groupes ont subi la même conjoncture. Ce qui les sépare, c'est leur exposition à l'IA. Cela ne prouve pas que l'IA explique tout, notamment dans l'informatique, touchée par d'autres difficultés. Mais un écart de plus de 20 points, concentré sur les plus jeunes, est difficile à attribuer au hasard.
Ce que ça veut dire
Cette étude complète celle de l'École d'économie de Paris dont nous parlions fin septembre, qui montrait que les recruteurs exigeaient de moins en moins de compétences informatiques. Les deux racontent la même transformation sous deux angles : l'IA ne supprime pas forcément les métiers, mais elle change qui on embauche, et pour faire quoi.
Le risque, c'est un problème qui ne se verra que plus tard. Les experts de demain sont les débutants d'aujourd'hui. Si personne n'embauche plus de juniors, qui saura, dans dix ans, faire le travail que l'IA ne fait pas ?
Si vous débutez
Rien n'est joué, mais certaines choses comptent plus qu'avant. L'expérience réelle, en alternance ou en stage, devient un atout décisif. Savoir se servir de l'IA ne suffit pas : il faut savoir juger ce qu'elle produit, et repérer quand elle se trompe. Et les métiers qui mêlent technique et contact humain, ou technique et terrain, résistent mieux.
Ce qu'on retient
On imaginait que l'IA toucherait d'abord les postes les plus répétitifs. Cette étude montre qu'elle touche d'abord les plus jeunes, ceux qui commençaient leur carrière par ces tâches.
Si l'on scie les premiers barreaux de l'échelle, il faudra inventer d'autres façons de monter. C'est peut-être le chantier le plus urgent que l'IA impose aux entreprises comme aux écoles.