Vous postulez à un emploi de développeur. Premier entretien : pas de recruteur. Une voix vous pose des questions pendant que vous travaillez sur un vrai projet. Vous avez le droit d'utiliser un assistant d'IA. Et à chaque étape, la voix vous demande : pourquoi avez-vous fait ce choix ?
Ce n'est pas de la science-fiction. C'est Chakra, l'intervieweur artificiel que la plateforme américaine HackerRank vient d'ouvrir à toutes les entreprises clientes.
Comment ça marche
HackerRank est une plateforme utilisée par de nombreuses entreprises pour recruter des développeurs. Pendant six mois de test, Chakra a déjà mené plus de 500 000 entretiens. Parmi les entreprises qui l'ont essayé, on trouve l'américaine Snowflake, et le groupe français Capgemini.
Le système remplace en un seul entretien ce qui demandait jusqu'ici trois étapes : un premier échange avec un recruteur, un exercice à faire chez soi, puis un entretien technique avec un ingénieur.
En coulisses, trois IA se partagent le travail. La première transforme l'offre d'emploi en plan d'entretien. La deuxième mène la conversation, à voix haute. La troisième note les réponses en suivant ce plan. Quand un critère n'a pas pu être évalué, il est signalé comme tel plutôt que noté au hasard. À la fin, un rapport détaillé est envoyé au recruteur, et c'est un humain qui décide d'embaucher.
Ce qu'elle évalue vraiment
La grande nouveauté, c'est ce que l'on mesure. Jusqu'ici, les tests de programmation regardaient surtout le résultat : le code marche-t-il ? Chakra regarde le chemin. Comment le candidat aborde le problème, quelles décisions il prend, et surtout comment il utilise l'IA : ce qu'il lui demande, et s'il sait juger ce qu'elle lui renvoie.
Le patron de HackerRank l'explique ainsi : quand une IA peut écrire du code qui fonctionne, regarder seulement le résultat ne dit plus grand-chose. C'est exactement l'idée que nous développions à propos des examens à l'heure de l'IA : évaluer le raisonnement plutôt que la copie finale.
Selon l'entreprise, autoriser l'IA pendant l'entretien a même réduit la triche : les signalements d'activités suspectes seraient de 70 à 80 % moins nombreux qu'avec les anciens tests. Quand l'outil est autorisé, plus besoin de le cacher.
Comment s'y préparer
Pensez à voix haute. L'IA évalue votre raisonnement. Un candidat silencieux qui trouve la bonne réponse peut être moins bien noté qu'un candidat qui explique clairement sa démarche.
Utilisez l'IA franchement, mais vérifiez-la. Ce qui compte, ce n'est pas de vous en passer, c'est de montrer que vous savez juger ce qu'elle produit. Dites-le quand vous repérez une erreur dans sa réponse.
Justifiez vos choix. Préparez-vous à expliquer pourquoi vous avez choisi telle solution plutôt qu'une autre. C'est la question qui revient le plus.
Ne trichez pas. Le système repère les applications non autorisées et l'aide venue d'un deuxième appareil. Le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Entraînez-vous dans les mêmes conditions. Résolvez un petit problème avec un assistant d'IA, en expliquant à voix haute chaque étape. C'est un exercice inhabituel, et il s'apprend.
En Europe, une IA utilisée pour recruter est classée « à haut risque » par le règlement européen sur l'IA, ce qui impose notamment une surveillance humaine et de la transparence. Et le règlement sur la protection des données, le RGPD, vous donne le droit de ne pas faire l'objet d'une décision fondée uniquement sur un traitement automatisé qui vous affecte de manière importante. Vous pouvez demander l'intervention d'un humain, exprimer votre point de vue et contester la décision. N'hésitez pas à demander au recruteur qui lira le rapport, et comment la décision sera prise.
Ce qu'on retient
Ce système concerne pour l'instant surtout les métiers techniques, même si HackerRank affirme qu'il peut aussi servir pour d'autres postes. Et il n'arrivera pas partout du jour au lendemain.
Mais il montre une direction. Comme le rappelait l'étude française sur les offres d'emploi, ce qu'on attend des candidats est en train de changer. Savoir faire compte moins. Savoir expliquer, juger et décider compte de plus en plus. Y compris devant une machine.