Pendant trois ans, on a demandé si la Chine rattraperait les États-Unis en intelligence artificielle. La question suppose une course unique avec une ligne d'arrivée. Ce n'est plus le cas. Selon qu'on parle de texte, de vidéo ou d'image, la réponse n'est pas seulement différente : elle est parfois inversée.
Nous avions traité ce sujet en mai dans notre article sur le rideau de silicium. Trois mois ont suffi à rendre ce bilan obsolète. Voici l'état des lieux, chiffres à l'appui.
Le texte : l'Amérique tient le sommet, de très peu
C'est la modalité la plus documentée, avec des classements indépendants qui font référence.
| Modèle | Origine | Indice d'intelligence | Poids |
|---|---|---|---|
| Claude Opus 5 | 🇺🇸 Anthropic | 63 | Fermé |
| Claude Fable 5 | 🇺🇸 Anthropic | 62 | Fermé |
| GPT-5.6 Sol / Grok 4.6 | 🇺🇸 OpenAI / xAI | 61 | Fermé |
| Kimi K3 | 🇨🇳 Moonshot | 60 | Ouverts |
| Qwen 3.8-Max | 🇨🇳 Alibaba | 58 | Ouverts |
| GLM-5.3-Flash | 🇨🇳 Z.ai | 57 | Ouverts (MIT) |
| Gemini 3.1 Pro | 48 | Fermé |
La lecture est nette. Les quatre premières places sont américaines, mais l'écart avec le meilleur modèle chinois est de trois points sur soixante-trois, soit environ 5 %. Il y a dix-huit mois, cet écart se comptait en générations.
Et la colonne de droite raconte l'autre moitié de l'histoire : les modèles chinois de tête ont leurs poids publiés. Vous pouvez les télécharger, les héberger, les modifier. Aucun des modèles américains de tête ne le permet.
Le fait le plus surprenant de ce tableau n'est pas chinois, il est américain. Google, longtemps considéré comme membre du trio de tête, se retrouve à 48, très loin derrière. La raison, nous l'avons documentée : Gemini 3.5 Pro n'est toujours pas sorti après quatre reports, et l'entreprise ne livre que des versions Flash. Cela dit quelque chose d'important : le classement ne mesure pas des nations, il mesure des entreprises. Et une entreprise peut décrocher.
La vidéo : la Chine devant, et l'Amérique se retire
Ici, votre intuition est non seulement juste, elle est en dessous de la réalité.
Sur les classements en aveugle, où des humains votent sans savoir quel modèle a produit quel clip, la situation est la suivante. En texte vers vidéo avec audio, Gemini Omni Flash et MiniMax-H3 sont séparés par trois points d'Elo, soit une égalité statistique. Sur un autre classement, Seedance 2.0 de ByteDance mène à 1212, avec le modèle de Google huit points derrière.
En image vers vidéo, Seedance occupe la première place. Et les quatre variantes de Kling, du chinois Kuaishou, passent toutes devant Veo 3.1, qui se retrouve onzième.
Mais le fait le plus révélateur est une absence. Sora ne figure plus sur les classements, et son interface de programmation ferme le 24 septembre 2026. OpenAI quitte purement et simplement la génération vidéo.
Autrement dit : sur cette modalité, les États-Unis n'ont plus qu'un acteur réellement compétitif, Google, tandis que la Chine en aligne quatre — ByteDance, Alibaba, Kuaishou et MiniMax. Et le meilleur modèle vidéo à poids ouverts est chinois.
L'image : personne ne gagne, et l'Europe existe
C'est la modalité où votre intuition mérite d'être nuancée. Il n'y a pas de vainqueur, il y a des spécialités.
GPT Image 2 domine sur le texte intégré dans les images, ce qui est un cas d'usage professionnel majeur et longtemps le point faible du secteur. Nano Banana 2, de Google, mène sur les visuels produits nets et la vitesse. Deux modèles américains, donc, en tête sur deux axes importants.
Mais Seedream, de ByteDance, l'emporte sur la photographie éditoriale et la mode, et Qwen propose des variantes ouvertes. La Chine n'est pas absente, elle occupe d'autres segments.
Et un troisième acteur mérite d'être nommé : FLUX Kontext, de l'allemand Black Forest Labs, est la référence sur l'édition de photographies réelles. C'est le seul domaine où un acteur européen tient une position de tête, et nous en avions parlé à propos de la sortie de FLUX 3.
La vraie ligne de partage n'est pas la qualité
Voici ce que ce panorama révèle, et c'est plus intéressant que le décompte des médailles.
La différence entre les deux pays ne porte plus principalement sur la capacité, qui converge, mais sur le modèle de diffusion.
Les laboratoires américains de tête vendent l'accès à des modèles fermés, avec la valeur captée à l'usage. Les laboratoires chinois publient massivement leurs poids, sous des licences permissives, en captant la valeur ailleurs : dans les services, l'infrastructure, ou simplement dans l'influence.
Cette stratégie a un effet mécanique que nous documentons depuis des mois : elle exerce une pression permanente sur les prix occidentaux. Quand un modèle à trois points du sommet est téléchargeable gratuitement, il devient difficile de facturer cher un modèle fermé.
Un élément change l'analyse. En confirmant que le modèle anonyme Ox Alpha était GLM-5.3-Flash, Z.ai a précisé qu'il fonctionne entièrement sur des puces d'IA chinoises. Si cela se confirme, la question du rattrapage change de nature : elle ne porte plus sur les modèles, mais sur le fait que la contrainte matérielle censée ralentir la Chine est en train d'être contournée. C'est le pari sur lequel reposaient les contrôles à l'export, et c'est celui qu'il faudra réévaluer.
Les réserves, qui sont importantes
Trois précautions avant de conclure quoi que ce soit.
Les classements mesurent ce qu'ils mesurent. Un indice composite agrège des tests standardisés qui ne ressemblent pas forcément à votre travail. Un vote en aveugle sur un clip de huit secondes ne dit rien de la production d'un film. Comme nous le répétons dans notre article sur les benchmarks, la seule mesure qui compte est celle que vous faites sur vos propres cas.
Ces positions bougent tous les mois. Ce tableau sera partiellement faux dans huit semaines. Il décrit un instant, pas une trajectoire.
Nation n'est pas la bonne unité. Le décrochage de Google le montre : ce sont des entreprises qui gagnent ou perdent, avec des trajectoires propres. Parler de la Chine ou de l'Amérique comme d'acteurs uniques masque des écarts internes considérables.
Ce qu'il faut retenir
La question posée depuis trois ans appelait une réponse binaire, et elle n'en a plus.
Sur le texte, les États-Unis conservent le sommet avec une avance réduite à quelques pourcents, et la Chine domine l'ouverture. Sur la vidéo, la Chine mène par la profondeur du peloton autant que par les scores, pendant qu'un acteur américain majeur quitte le terrain. Sur l'image, la répartition est éclatée par usage, avec un acteur européen dans le peloton de tête.
Ce qui reste vrai partout, c'est que l'écart s'est réduit au point que la question du meilleur modèle devient secondaire devant celle des conditions d'accès : à quel prix, sous quel droit, avec quelle possibilité de l'héberger soi-même.
Pour un utilisateur européen, c'est peut-être la conclusion la plus utile. La compétition entre ces deux pays a produit un résultat qu'aucun des deux ne visait : des capacités de premier plan, disponibles gratuitement, téléchargeables et modifiables. Savoir quoi en faire est désormais un problème plus intéressant que celui de savoir qui gagne.