Dans un essai publié le 26 août, Bill Gates soutient que la transition en cours diffère des précédentes révolutions technologiques. Les bouleversements antérieurs, comme le passage du travail agricole au travail de bureau, se sont étalés sur des générations et ont créé de nouvelles catégories d'emplois exigeant du jugement humain. Selon lui, l'IA se substitue directement à la cognition, dans le droit, la médecine, le service client et le logiciel simultanément.
Cet argument mérite d'être pris au sérieux, y compris parce qu'il vient de quelqu'un qui a passé sa carrière à défendre l'idée inverse.
Pourquoi cette prise de position compte
L'argument rassurant que tout le monde répète depuis trois ans est celui-ci : chaque révolution technologique a détruit des emplois et en a créé davantage, donc celle-ci fera de même.
Cet argument est historiquement exact, et c'est ce qui le rend puissant. Les métiers d'aujourd'hui étaient inimaginables il y a un siècle.
Ce que Gates conteste, ce n'est pas l'histoire, c'est la transposition. Les transitions précédentes déplaçaient l'effort physique vers des tâches exigeant du jugement. Il restait toujours un étage au-dessus où se réfugier. Si la technologie s'attaque directement à ce jugement, l'étage supérieur devient moins évident.
Ce qu'on peut lui opposer
Trois objections sérieuses, et il faut les poser.
Les données ne montrent pas cela. Nous rapportions hier une enquête où plus de 90 % des dirigeants ne constatent aucun effet sur l'emploi. Une thèse de substitution massive devrait déjà produire des traces mesurables.
L'automatisation complète reste rare. L'étude sur quinze millions d'interactions montrait que moins de 10 % des usages remplacent entièrement une tâche. Le modèle dominant est l'assistance, pas la substitution.
La création d'emplois est invisible d'avance. C'est l'objection la plus solide. Par définition, on ne peut pas nommer les métiers qui n'existent pas encore. Chaque génération a cru que cette fois serait différente, précisément parce qu'elle ne voyait pas la suite.
Même si de nouveaux métiers apparaissent, il reste un argument que les objections ci-dessus ne traitent pas : la vitesse. Le passage de l'agriculture au bureau s'est étalé sur trois générations, ce qui permettait à chacune de s'adapter dans son propre parcours. Une transition qui se joue en dix ans demande à des adultes en milieu de carrière de se reconvertir, ce qui est une chose très différente. Le débat sur le nombre net d'emplois masque souvent celui, plus important, du rythme et de qui absorbe le choc.
Ce que le débat manque
Il y a un aspect que ces discussions traitent peu, et que nous avons abordé dans notre article sur les métiers.
La question n'est pas seulement combien d'emplois, mais lesquels et pour qui. Une technologie qui automatise les tâches d'entrée de gamme d'une profession ne supprime pas cette profession : elle supprime la manière d'y entrer. Un jeune juriste, un jeune développeur, un jeune journaliste apprenaient leur métier en faisant précisément ce que l'IA fait désormais.
C'est ce que nous relevions à propos de l'apprentissage du code : quand l'outil produit le résultat, le chemin qui formait disparaît. Une profession peut rester nombreuse tout en devenant inaccessible aux débutants.
Ce qu'il faut retenir
Nous ne prenons pas parti sur une question dont personne ne connaît la réponse, et se méfier de ceux qui affirment la connaître reste le meilleur réflexe.
Ce qui semble solide, c'est que les deux camps se trompent d'objet. Ceux qui annoncent un effondrement de l'emploi ne le voient pas dans les chiffres. Ceux qui invoquent l'histoire supposent que le rythme sera le même, ce qui n'est pas acquis.
La question utile n'est donc pas « y aura-t-il des emplois », mais « qui paiera le temps de l'adaptation ». C'est une question politique, pas technologique, et elle se pose maintenant plutôt que dans dix ans. Qu'elle soit posée par une figure de l'industrie plutôt que par ses critiques est en soi une information.