Les signaux d'alerte s'accumulent. Le Fonds monétaire international s'inquiète d'une chute des valeurs liées à l'IA, et le grand chantier américain des centres de données commence à se fissurer. Et si la bulle éclatait ?
On pourrait penser que ce serait, au moins, une bonne nouvelle pour l'emploi : moins d'argent pour l'IA, moins d'automatisation. Des économistes, relayés cette semaine par la radio publique américaine NPR, suggèrent que ce pourrait être exactement l'inverse.
Ce que disent les crises passées
Quand l'économie va bien, les entreprises embauchent, et elles gardent souvent des façons de travailler pas très efficaces, parce qu'elles n'ont pas de raison urgente d'en changer.
Quand une crise arrive, tout change. Les ventes baissent, l'argent se fait rare, il faut réduire les coûts. C'est alors que les entreprises font les choix qu'elles repoussaient : supprimer des postes, réorganiser, et remplacer certaines tâches par des machines ou des logiciels.
Des travaux d'économistes américains l'ont montré pour plusieurs récessions. Les emplois dits « routiniers », faits de tâches répétitives, de bureau ou d'atelier, disparaissent surtout pendant les crises. Et une fois la reprise venue, ils ne reviennent pas. Les économistes parlent de « reprises sans emploi » : l'activité repart, mais les postes supprimés ne sont pas recréés.
Une autre étude a observé qu'après la crise de 2008, dans les villes américaines les plus touchées, les entreprises avaient durablement relevé leurs exigences de compétences dans leurs offres d'emploi. La crise avait servi d'accélérateur à des changements déjà en germe.
En 1942, l'économiste autrichien Joseph Schumpeter popularise une expression devenue célèbre : la « destruction créatrice ». Selon lui, le capitalisme progresse en détruisant sans cesse les anciennes façons de produire pour les remplacer par de nouvelles. Les crises sont les moments où ce mouvement s'accélère : les entreprises les moins efficaces disparaissent, les autres se réorganisent. C'est un moteur de progrès sur le long terme. Mais pour ceux dont l'emploi disparaît, la destruction est immédiate, et la création arrive souvent ailleurs, plus tard, pour d'autres.
Le scénario du « double coup »
Appliqué à l'IA, le raisonnement fait froid dans le dos. Un krach réduirait sans doute les investissements dans les nouveaux centres de données et les modèles toujours plus gros. Mais les outils d'IA existants, eux, ne disparaîtraient pas. Ils deviendraient même moins chers.
Des entreprises sous pression pourraient alors s'en servir massivement pour réduire leurs effectifs. Pour les salariés, ce serait un double coup : la crise économique, et l'automatisation accélérée par la crise.
Les jeunes seraient en première ligne. Ils le sont déjà : en France, les embauches en CDI des 21-29 ans ont fortement reculé dans les métiers les plus exposés à l'IA.
Rien n'est écrit
Il faut rester prudent. Ce n'est qu'un scénario, tiré de l'observation de crises passées, qui ne ressemblaient pas toutes à celle qui pourrait venir. Personne ne sait si une bulle de l'IA éclatera, ni quand, ni avec quelle force.
Mais ce scénario a un mérite : il rappelle que le moment de préparer les travailleurs, par la formation et par des protections solides, c'est avant la crise, pas pendant.
Ce qu'on retient
Un krach de l'IA ne mettrait pas fin à l'IA. Il pourrait même accélérer son arrivée dans les entreprises, au pire moment pour les salariés.
L'histoire des crises enseigne une leçon simple : les grandes transformations du travail ne se font pas en douceur, quand tout va bien. Elles se font quand tout va mal.