Pendant longtemps, on automatisait ce qu'on pouvait automatiser, et la liste était courte. La contrainte technique décidait à notre place. Elle a largement disparu : à peu près toute tâche qui passe par du texte peut désormais être déléguée. Nous devons donc décider par nous-mêmes, et nous n'avons pas de critère.
Nous avons abordé jusqu'où déléguer une décision et ce qu'est un travail bien fait. Voici la question en amont.
Pourquoi le temps gagné est un mauvais critère
C'est le critère spontané, et il échoue pour trois raisons.
Il compte ce qui se compte. Une heure gagnée est mesurable ; ce qu'on perd en gagnant cette heure ne l'est pas. Nous l'avons développé dans notre article sur le temps gagné : certains efforts produisent leur résultat et transforment celui qui les accomplit.
Il ignore l'effet de report. Nous rapportions une enquête où neuf dirigeants sur dix ne constatent aucun gain. Une explication probable : le temps gagné est capté par les individus, pas par l'organisation. Il ne disparaît pas, il se déplace, et rarement vers ce qu'on aurait choisi.
Il ne dit rien du risque. Une tâche automatisée qui échoue silencieusement coûte infiniment plus que le temps qu'elle a fait gagner. Nous l'avons vu avec du code scientifique qui tourne parfaitement en produisant un résultat faux.
Trois questions qui décident mieux
L'erreur se verrait-elle ? C'est le critère le plus opérationnel. Une tâche dont le résultat est immédiatement jugeable — une traduction qu'on lit, un code qu'on exécute — peut être automatisée sans grand risque : vous verrez si c'est raté. Une tâche dont l'erreur est invisible — une synthèse dont vous ne lirez pas la source, une extraction de chiffres que personne ne recoupera — demande une vérification qui annule souvent le gain.
Cette tâche vous apprend-elle quelque chose ? Certaines tâches fastidieuses sont aussi celles par lesquelles on comprend un dossier. Relire des contrats forme un juriste ; corriger des copies renseigne un enseignant sur sa classe. Automatiser ces tâches produit le livrable et supprime l'apprentissage. C'est ce que nous relevions à propos de la préparation de cours.
Quelqu'un attend-il que ce soit vous ? Certaines choses valent par le fait qu'une personne les a faites. Une lettre de condoléances, une recommandation, un retour à un collaborateur. Le contenu peut être identique, la valeur ne l'est pas, parce qu'elle était dans le coût du geste.
Il ne faudrait pas conclure qu'il faut préserver l'effort par principe. Une grande partie du travail est répétitive, n'apprend rien, n'engage personne, et son erreur se voit immédiatement. Remplir un formulaire, reformater un tableau, extraire des adresses d'une liste. Ces tâches doivent être automatisées sans hésitation ni nostalgie, et c'est précisément là que l'effondrement des coûts produit son meilleur effet. La question ne se pose que pour la zone intermédiaire, et cette zone est plus étroite qu'on ne le craint.
Ce qui décide en pratique, et qui n'est pas ce critère
Soyons lucides : dans une organisation, ce n'est presque jamais une réflexion sur la valeur qui tranche. C'est le coût.
Ce qui est automatisable et moins cher finit par être automatisé, indépendamment de ce qu'on en pense. C'est ce que nous relevions à propos du temps rendu aux enseignants : la technologie ne décide pas si ce temps ira aux élèves ou justifiera des classes plus chargées. Le budget décide.
Cela signifie que la question posée en titre est en réalité une question politique déguisée en question technique. Ce qui mérite d'être automatisé dépend de qui capte le gain, et cela ne se règle pas par un raisonnement individuel.
Ce qu'il faut retenir
Le critère que nous proposons est plus étroit que « fait-il gagner du temps » et plus utile.
Automatisez ce dont l'erreur se verrait, ce qui ne vous apprend rien, et ce dont personne n'attend qu'il vienne de vous. Les trois conditions à la fois. C'est déjà énorme, et cela laisse intact ce qui mérite de rester lent.
Et gardez en tête la question qu'on ne pose jamais avant d'automatiser : que ferai-je du temps ainsi gagné ? Si la réponse est « autre chose de plus urgent », le gain n'existe pas. Il a simplement changé de nom.