Une équipe de moins de cent personnes, sept mois d'existence, 1,42 milliard de dollars de valorisation. Elle n'entraîne aucun modèle depuis zéro : elle prend ce que d'autres ont fabriqué et le retravaille. Un investisseur considère donc que ce travail-là vaut davantage que beaucoup d'entreprises qui partent de rien. Cela mérite d'être examiné plutôt que célébré ou déploré.
Nous rapportions hier ce cas sous l'angle économique. Voici la question de fond.
Le réflexe, et ce qu'il vaut
Il y a une hiérarchie spontanée dans nos jugements : celui qui invente vaut plus que celui qui perfectionne, celui qui part de rien vaut plus que celui qui part de quelque chose.
Cette hiérarchie est très récente et très localisée. Elle date à peu près du romantisme, et elle ne correspond à presque aucune période de l'histoire de la création.
Un atelier de la Renaissance produisait des variations sur des thèmes imposés. Un compositeur baroque écrivait des fugues sur des thèmes empruntés, et l'habileté de l'emprunt faisait partie du mérite. Un artisan japonais reproduisait la forme de son maître pendant vingt ans avant d'être autorisé à la modifier.
L'idée que la valeur réside dans l'origine plutôt que dans le travail est une convention, pas une évidence.
Ce que fait réellement celui qui transforme
Il faut être précis, parce que « construire sur » recouvre des gestes très différents.
Copier n'ajoute rien : le résultat est identique à l'original.
Assembler ajoute une organisation : les éléments existaient, leur agencement est nouveau.
Spécialiser ajoute une adéquation : l'objet devient utilisable dans une situation où il ne l'était pas. C'est ce que fait un traducteur, un adaptateur, un artisan qui ajuste une pièce standard à un usage particulier.
Ces trois gestes n'ont pas la même valeur, et seul le premier ne crée rien. Le débat sur la création confond régulièrement les trois.
Il existe un test plus solide que celui de l'origine : quelque chose est-il possible après qui ne l'était pas avant ? Un modèle spécialisé qui permet de traiter des documents dans une langue que personne ne servait ouvre une possibilité réelle. Une reformulation qui n'ouvre rien n'en ouvre pas. Ce critère a l'avantage de ne pas dépendre du point de départ, et de se vérifier par les conséquences plutôt que par l'intention. Il vaut d'ailleurs pour les humains autant que pour ce qui nous occupe ici.
Ce qui change réellement
Une chose a changé, et elle n'est pas philosophique : le coût relatif des deux gestes.
Tant que partir de zéro et partir d'une base coûtaient à peu près pareil, la question ne se posait pas. Aujourd'hui, le premier coûte des centaines de millions et le second quelques dizaines. Ce rapport de mille pour un déplace mécaniquement l'activité vers la transformation.
Ce n'est pas un jugement sur la valeur : c'est une conséquence économique. Et cela produit un effet qu'il faut nommer. Si personne ne finance plus le travail de fondation parce qu'il est plus rentable de transformer, la matière première finit par manquer.
C'est le problème classique du bien commun : tout le monde a intérêt à l'utiliser, personne n'a intérêt à le produire. Nous l'avons rencontré à propos des éditeurs dont le contenu alimente des systèmes qui ne leur renvoient plus de visiteurs.
Ce que ça dit du travail en général
Il y a une conséquence plus large, et elle nous concerne tous.
Une part croissante du travail consiste à transformer, ajuster, adapter ce que d'autres ont produit. Ce n'est pas nouveau — c'est ce que font depuis toujours l'immense majorité des gens. Ce qui est nouveau, c'est que cette part devient visible, parce que la couche de fondation s'est déplacée hors de portée.
Cela pourrait avoir un effet salutaire. Nous écrivions dans notre article sur le travail bien fait qu'une bonne part de ce qui a de la valeur est invisible parce qu'elle ne produit pas de nouveauté. Un monde où l'on cesse de confondre créer et commencer reconnaîtrait mieux ce travail-là.
Ce qu'il faut retenir
La réponse à la question du titre est qu'on n'a jamais créé autrement qu'à partir de quelque chose, et que l'idée contraire est une invention récente.
Ce qui mérite attention n'est donc pas de savoir si transformer est créer — c'est de veiller à ce que quelqu'un continue de produire ce qu'on transforme. Une économie qui valorise uniquement la transformation finit par consommer un stock qu'elle ne renouvelle pas.
C'est vrai des modèles ouverts, c'est vrai des contenus sur lesquels ils sont entraînés, et c'est vrai du travail humain dont ils tirent tout ce qu'ils savent. La question n'est pas la dignité de celui qui transforme : elle est de savoir qui paiera encore pour le premier geste.