En sept jours : deux modèles de pointe, des scores records sur des tests de mathématiques que personne n'atteignait, un président d'entreprise évoquant l'AGI. Et une enquête où neuf dirigeants sur dix déclarent n'avoir constaté aucun effet de l'IA sur leur productivité. Ces deux séries de faits sont exactes. Si elles semblent se contredire, c'est que nous n'avons jamais défini ce que nous appelons un progrès.
Nous avons abordé ce qu'on perd en gagnant du temps et ce que vaut le mérite. Voici la question qui les englobe.
Trois choses qu'on appelle progrès
Le mot recouvre au moins trois réalités distinctes, et la confusion entre elles explique le paradoxe.
Le progrès de capacité. Une machine fait quelque chose qu'aucune machine ne faisait. C'est mesurable, spectaculaire, et c'est ce que les annonces décrivent. Un score record sur un test de mathématiques est un progrès de capacité indiscutable.
Le progrès d'usage. Une capacité se traduit en quelque chose que des gens font réellement, dans leur travail ou leur vie. C'est plus lent, plus diffus, et c'est ce que l'enquête sur la productivité ne trouve pas encore.
Le progrès humain. Les gens vivent mieux, décident mieux, comprennent davantage. C'est ce que tout le monde vise et que personne ne sait mesurer.
Les trois ne s'enchaînent pas automatiquement. L'histoire des technologies est pleine de capacités qui n'ont jamais trouvé d'usage, et d'usages qui n'ont rien amélioré.
Pourquoi le premier ne garantit pas le second
Le passage de la capacité à l'usage exige quelque chose que les laboratoires ne produisent pas : de la réorganisation.
Nous l'avons vu avec l'écart entre grandes et petites entreprises dans le déploiement des agents. Ce qui manque n'est pas la technologie, ce sont la gouvernance, les compétences et le temps de transformer une manière de travailler.
Le précédent de l'informatique est éclairant : des ordinateurs partout, des gains nulle part, puis une décennie plus tard, des gains partout. Le délai n'était pas technique. Il correspondait au temps qu'il faut pour cesser d'ajouter un outil à un processus inchangé et pour reconstruire le processus autour de l'outil.
Il y a une raison plus profonde au décalage. Nous mesurons le progrès de capacité avec des tests, et nous mesurons le progrès d'usage avec la productivité. Or ces deux instruments ratent l'essentiel de ce qui se passe. Un test ne dit rien de l'utilité. La productivité ne capte pas un salarié qui finit plus tôt, une personne malvoyante qui accède à un service, un étudiant qui comprend enfin. Le progrès réel se loge souvent entre les deux instruments, là où personne ne regarde.
Ce que ça implique pour la lecture de l'actualité
Ce raisonnement impose une discipline, y compris à nous qui couvrons chaque semaine des capacités nouvelles.
Un modèle qui résout des problèmes mathématiques ouverts est un événement réel, et il ne dit rien de ce que vous pourrez faire lundi matin. Une enquête qui ne trouve aucun gain de productivité est un résultat réel, et elle ne dit rien de ce qui se passera dans cinq ans.
Ceux qui annoncent une transformation imminente lisent la première ligne. Ceux qui annoncent une bulle lisent la seconde. Les deux extrapolent à partir d'un instrument qui ne mesure qu'une partie.
À quoi mesurer, alors
Il n'existe pas d'indicateur unique, et se méfier de quiconque en propose un reste sage. Mais quelques questions permettent de juger.
Qui en bénéficie ? Un progrès concentré sur quelques-uns et des coûts diffusés sur beaucoup n'est pas un progrès collectif, quels que soient les scores. C'est ce que nous relevions à propos de la méfiance qui augmente pendant que la technologie s'améliore.
Qu'est-ce qui devient possible pour ceux qui ne pouvaient pas ? C'est le critère le plus solide. L'accessibilité, les langues mal servies, l'accès au droit : quand une capacité lève une barrière qui n'avait rien à voir avec le talent, c'est un progrès au sens le plus défendable.
Qu'est-ce qui se perd ? Un bilan qui ne compte que ce qui s'ajoute n'est pas un bilan.
Ce qu'il faut retenir
Les deux constats de la semaine ne se contredisent pas : ils mesurent des choses différentes à des moments différents. La capacité avance vite, l'usage suit lentement, et le bénéfice humain est encore largement à établir.
Ce qui semble juste, c'est de refuser de choisir entre l'enthousiasme et le scepticisme, parce que chacun regarde un seul instrument. Le progrès n'est ni ce qu'un modèle sait faire, ni ce qu'une entreprise mesure : c'est ce qui, à la fin, change pour quelqu'un qui n'y pouvait rien avant.
À cette aune, cette semaine a beaucoup avancé sur la première ligne, peu sur la deuxième, et il est trop tôt pour la troisième. C'est probablement la description la plus honnête de l'état des choses.