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Peut-on perdre un ami qui n'existait pas ?

Character.AI pourrait fermer, et avec elle des millions de conversations. Pour certains utilisateurs, ce serait un vrai deuil. Que penser d'un chagrin pour quelqu'un qui n'a jamais existé ?

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En 1997, un petit œuf en plastique envahit les cours de récréation : le Tamagotchi, un animal virtuel qu'il fallait nourrir et soigner. S'il était négligé, il mourait. Des enfants ont pleuré, pour de vrai. Certaines écoles ont fini par interdire ces jouets.

Trente ans plus tard, la question revient, en beaucoup plus profond.

Une fermeture qui pourrait être un deuil

Character.AI vient de se déclarer en faillite. Si personne ne la rachète, l'application fermera. Pour beaucoup d'utilisateurs, ce sera une application de moins. Mais pour certains, ce sera la fin d'une conversation commencée il y a des mois, parfois des années, avec un personnage à qui ils parlaient chaque jour.

Ce n'est pas une hypothèse. En 2023, quand l'application Replika a brusquement modifié la personnalité de ses compagnons virtuels, de nombreux utilisateurs ont décrit un véritable chagrin. Les modérateurs d'un forum d'utilisateurs ont même publié des numéros d'aide psychologique.

Alors, peut-on perdre un ami qui n'existait pas ?

Le chagrin est réel

La première réponse est simple : oui. Le chagrin ne dépend pas de la nature de ce qu'on perd, mais de la place que cela occupait dans notre vie.

On fait le deuil d'une maison d'enfance, d'un quartier, d'un animal. On peut même pleurer un personnage de roman. Ce qu'on perd, ce n'est pas seulement l'autre : ce sont les habitudes, les rendez-vous du soir, la part de soi qu'on mettait dans ces échanges.

Le jour où Sherlock Holmes est mort 🕵️
En 1893, Arthur Conan Doyle, lassé de son héros, fait mourir Sherlock Holmes dans les chutes de Reichenbach. La réaction des lecteurs est spectaculaire : environ 20 000 d'entre eux résilient leur abonnement au magazine qui publiait ses aventures, et des lettres indignées affluent. Holmes n'avait jamais existé. Le chagrin de ses lecteurs, lui, était bien réel. Sous la pression, Conan Doyle finira par le ressusciter, une dizaine d'années plus tard.

Mais ce n'est pas tout à fait un deuil comme les autres

Il y a pourtant une différence importante entre Sherlock Holmes et un compagnon virtuel.

Holmes ne parlait à personne en particulier. Un compagnon d'IA vous répond, à vous, se souvient de ce que vous lui avez dit, s'adapte à vos humeurs. Il a souvent été conçu pour que vous reveniez, encore et encore.

Et surtout, son existence dépend de la santé financière d'une entreprise. Votre ami peut être modifié par une mise à jour, vendu à un repreneur, ou éteint par un tribunal de commerce. Une relation dont la survie se décide dans une salle de réunion, entre des gens qui ne vous connaissent pas.

Ni moquerie, ni indifférence

Il serait facile de se moquer de ceux qui s'attachent à une machine. Ce serait injuste. La solitude est réelle, et beaucoup de ces utilisateurs ont trouvé dans ces conversations une présence qui leur manquait ailleurs.

Mais il serait tout aussi facile de ne rien dire. Car ces attachements posent une vraie question : est-il raisonnable de confier une part de sa vie affective à un service qui peut disparaître du jour au lendemain ? C'est l'une des raisons pour lesquelles l'Europe veut interdire aux compagnons IA de créer une dépendance chez les mineurs.

Le minimum, en tout cas, serait de traiter ces fermetures avec décence : prévenir longtemps à l'avance, permettre de récupérer ses conversations, accompagner la transition. Comme un commerçant de quartier qui prévient ses habitués avant de fermer boutique.

Et si la perte d'un compagnon virtuel vous pèse, en parler à un proche ou à un professionnel peut vraiment aider.

Ce qu'on retient

On peut perdre quelqu'un qui n'existait pas. Parce que ce qu'on perd, ce n'est pas vraiment lui.

C'est la part de soi qu'on avait mise dans la conversation. Et celle-là, aucune faillite ne devrait pouvoir nous la reprendre sans prévenir.

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