Le constat qui dérange les évidences
Dans le récit dominant occidental, la Chine est synonyme de censure. Le Grand Firewall (le système de filtrage et de censure d'Internet mis en place par le gouvernement chinois, qui bloque des sites comme Google, Facebook, YouTube ou Wikipedia depuis le territoire chinois), le contrôle des médias, la surveillance d'État : ces réalités existent et sont documentées. Mais quand on regarde les modèles d'IA chinois qui se déploient mondialement en 2026, un constat plus étrange émerge. DeepSeek, Qwen et d'autres modèles chinois acceptent fréquemment de répondre à des questions que ChatGPT, Claude ou Gemini refusent.
Sur SpeechMap (un site indépendant qui évalue la permissivité des modèles IA sur des questions politiques sensibles aux États-Unis : droits civiques, manifestations, satire politique, débats moraux), DeepSeek apparaît parmi les modèles les plus permissifs au monde. Plus permissif que GPT-5 d'OpenAI sur la majorité des thèmes politiques américains.
Comment un pays accusé de tout contrôler exporte-t-il des IA plus libres que celles produites en Californie ? La réponse révèle quelque chose de fondamental sur la stratégie chinoise en IA, et sur les angles morts du discours occidental.
L'ampleur réelle de la diffusion mondiale
Commençons par les chiffres. Selon une étude conjointe MIT (Massachusetts Institute of Technology, l'une des universités américaines les plus prestigieuses en sciences et technologie) et Hugging Face (plateforme française fondée à New York qui héberge la principale bibliothèque mondiale de modèles d'IA open source), les modèles open source chinois ont représenté 17,1% des téléchargements mondiaux d'IA sur l'année se terminant en août 2025. C'est la première fois dans l'histoire que la Chine dépasse les États-Unis (15,86%) sur cette métrique. Sur OpenRouter (l'une des principales places de marché qui agrège les grands modèles de langage), trois laboratoires chinois (DeepSeek, Qwen d'Alibaba, Z.AI) figurent constamment dans le top 10 par utilisation au second semestre 2025.
Le seul Qwen (la famille de modèles d'Alibaba, le géant chinois du commerce en ligne et du cloud) totalise désormais plus de 700 millions de téléchargements, ce qui en fait le plus gros fournisseur mondial d'IA open source. Pour comparaison, Meta Llama, son équivalent américain, est largement distancé. Sur les 20 modèles les plus intelligents selon les évaluations d'Artificial Analysis (cabinet indépendant qui benchmarque les modèles IA), 6 sont chinois. Sur les 15 meilleurs modèles open source/open weight, 9 sont chinois.
Singapour a choisi Qwen plutôt que Llama pour bâtir son modèle souverain régional. La Malaisie a annoncé que son écosystème IA national tournerait sur DeepSeek. Des fondateurs au Kenya, au Brésil, en Inde et même à San Francisco construisent leurs applications sur des fondations chinoises. Le récit "la Chine fait peur sur l'IA" est démenti par les choix concrets des États et des développeurs partout dans le monde, y compris dans des pays qui n'ont aucune sympathie particulière pour Pékin.
Sur quoi les modèles chinois sont-ils plus permissifs ?
Le tableau est précis et nuancé. Voici ce qu'on observe quand on teste systématiquement DeepSeek (laboratoire d'IA chinois fondé en 2023, devenu mondialement connu en janvier 2025 avec son modèle R1 qui rivalisait avec GPT-4 pour des coûts d'entraînement nettement inférieurs) et Qwen contre les modèles américains :
- Politique américaine. DeepSeek et Qwen répondent ouvertement aux questions sur Donald Trump, sur les manifestations BLM (Black Lives Matter, mouvement social américain contre les violences policières envers les Afro-Américains), sur les controverses constitutionnelles. Claude et ChatGPT refusent ou hedgent prudemment beaucoup de ces questions (en français : "esquivent" ou répondent de manière équilibrée à l'excès).
- Critique des entreprises tech. Les modèles chinois acceptent de critiquer Google, Microsoft, Apple avec plus de franchise que les modèles américains, qui ont tendance à équilibrer obsessionnellement.
- Contenu mature et adulte. Plusieurs modèles chinois génèrent du contenu fictionnel pour adultes que ChatGPT refuserait systématiquement. Les modèles dérivés de DeepSeek (notamment hébergés hors de Chine) sont largement utilisés par des plateformes de roleplay (jeux de rôles, principalement narratifs) et de fiction.
- Questions médicales, juridiques, financières. Là où ChatGPT met systématiquement des avertissements "consultez un professionnel", les modèles chinois donnent généralement la réponse directement, en laissant l'utilisateur juger.
- Recettes, instructions techniques sensibles. Plusieurs études ont montré que les modèles chinois sont plus vulnérables au "jailbreaking" (en français : libération, technique consistant à contourner les garde-fous d'un modèle d'IA pour lui faire produire des contenus interdits) pour produire des contenus dangereux. Selon une étude suédoise, certaines versions de DeepSeek et Qwen sont contournables sur des sujets critiques.
Sur ce dernier point, ce n'est pas une qualité : c'est plutôt une faiblesse de sécurité qui peut être exploitée par des acteurs malveillants. Mais elle illustre que les "garde-fous" sont structurellement moins stricts.
Sur quoi les modèles chinois sont-ils plus restrictifs ?
L'autre face de l'équation est très précise. Les modèles chinois ont des restrictions hardcodées (codées en dur dans le modèle, impossibles à contourner) sur les sujets sensibles au gouvernement chinois. Les chercheurs ont mis en évidence des directives internes explicites :
- DeepSeek a pour instruction d'"éviter les tabous communs du Parti Communiste"
- Qwen a pour directive de garder les réponses sur la Chine "positives et constructives, éviter la critique et mettre en avant les réussites"
- Sur des questions concernant Taïwan, le massacre de Tiananmen en 1989 (manifestations étudiantes pour la démocratie violemment réprimées par l'armée chinoise sur la place Tiananmen à Pékin, sujet tabou en Chine), les Ouïghours (minorité musulmane turcophone du Xinjiang, accusée d'être victime de répression massive par Pékin), le Tibet, Hong Kong ou Falun Gong (mouvement spirituel interdit en Chine depuis 1999), les modèles refusent ou produisent des réponses alignées sur les positions officielles chinoises.
Plus subtil : les chercheurs de Policy Genome et de l'Estonian Foreign Intelligence Service (les services de renseignement extérieur de l'Estonie, l'un des pays européens les plus engagés dans la cybersécurité) ont documenté que les réponses changent selon la langue utilisée. Quand on demande à DeepSeek des informations sur la guerre en Ukraine en anglais ou en ukrainien, les réponses sont largement factuelles. En russe, plusieurs réponses reprennent des points de discours du Kremlin (le gouvernement russe).
Le rapport 2026 du service de renseignement extérieur estonien contenait une découverte glaçante : "Quand on discute de sujets liés à la sécurité de l'Estonie, DeepSeek dissimule des informations clés et insère de la propagande chinoise dans ses réponses." Ce constat, issu d'une agence de renseignement européenne, valide ce que beaucoup d'observateurs soupçonnaient : les modèles chinois ne sont pas politiquement neutres. Ils diffusent à grande échelle les positions de Pékin sur les sujets géopolitiques sensibles, parfois subtilement, parfois explicitement.
Pourquoi cette stratégie de permissivité paradoxale ?
L'apparente contradiction (libéral sur la politique américaine, restrictif sur les sujets chinois) n'est pas un accident. C'est une stratégie cohérente, qu'on peut décomposer en quatre logiques.
Logique 1 : conquérir les marchés où les modèles américains sont restreints. Comme nous l'avons documenté dans notre article sur la guerre IA USA-Chine, DeepSeek a conquis 49% du marché à Cuba, 43% en Russie, 39% en Iran. Ces pays sont bloqués des services OpenAI et Anthropic par les sanctions américaines. Les modèles chinois remplissent le vide.
Logique 2 : capter le Sud global et les pays émergents. Le "Sud global" est un terme géopolitique désignant les pays en développement d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie et d'Océanie, par opposition au "Nord global" (Amérique du Nord, Europe, Japon). Pour une startup au Kenya ou un développeur au Brésil, le calcul est simple. ChatGPT à 20 dollars par mois coûte cher en monnaie locale. Qwen ou DeepSeek sont gratuits, performants, et acceptent les usages que les Américains restreignent. Le résultat : la Chine construit un soft power technologique massif (l'influence par la séduction culturelle et économique plutôt que par la contrainte) dans des régions stratégiques pour les 20 prochaines années.
Logique 3 : compenser le retard hardware par l'excellence logicielle. Sous embargo sur les puces Nvidia (l'entreprise américaine qui domine la fabrication de processeurs graphiques utilisés pour entraîner les IA) depuis 2022, les laboratoires chinois ont été forcés d'innover sur l'efficacité algorithmique. Une partie de ces innovations est devenue accessible en open source. Pour les laboratoires américains, sortir leurs modèles en open source réduirait leurs marges. Pour la Chine, c'est paradoxalement la stratégie qui maximise l'influence.
Logique 4 : la séparation entre marché intérieur et export. Les modèles déployés en Chine subissent le contrôle de la Cyberspace Administration of China (l'agence chinoise de régulation d'Internet). Mais les versions open source qui circulent à l'international ne sont pas accessibles aux citoyens chinois eux-mêmes (Hugging Face est bloqué en Chine). La Chine pratique donc une politique différenciée : sévère à l'intérieur, libérale à l'export, parce que les deux servent le pouvoir.
Le risque que Washington commence à voir
L'administration américaine a fini par comprendre l'ampleur du problème stratégique. À l'AI Impact Summit de New Delhi en 2026, Michael Kratsios (directeur de l'Office of Science and Technology Policy à la Maison Blanche, l'organe qui conseille le président américain sur les politiques scientifiques et technologiques) a présenté une stratégie d'exportation de l'IA américaine. Le message implicite : si le Sud global construit sur Qwen et DeepSeek, l'influence chinoise sur les infrastructures intellectuelles du monde de demain devient irréversible.
Le problème pour Washington est que la solution défensive (bannir DeepSeek et Qwen) est techniquement impossible. Comme nous l'avons exploré dans notre article sur les deepfakes et dans notre analyse de l'impossibilité de réguler totalement l'IA, les modèles open source sont impossibles à rappeler une fois diffusés. DeepSeek est disponible sur des dizaines de miroirs (copies du site sur d'autres serveurs). Qwen est intégré dans Azure de Microsoft. Banner ces modèles à l'échelle américaine ne ferait que créer des contournements via des intermédiaires.
La seule réponse stratégiquement viable est de rendre les modèles américains plus accessibles, plus permissifs et plus compétitifs en prix. Mais cela exige que les entreprises américaines acceptent de réduire leurs marges et leurs garde-fous, ce qu'elles refusent de faire pour des raisons commerciales et juridiques (les class actions américaines pour contenu dangereux les terrorisent).
Ce que cela révèle sur l'Europe
L'Europe, dans cette équation, est largement absente. Aucun modèle européen ne figure dans le top 10 mondial des téléchargements. Mistral (laboratoire français fondé en 2023, l'un des rares champions européens de l'IA), le champion français, est en compétition mais reste très en deçà des volumes chinois ou américains. Comme nous l'avons documenté dans notre article sur le retard français, l'Europe a les talents mais pas l'échelle.
Plus problématique : l'Europe se trouve face à un choix géopolitique inconfortable. Utiliser les modèles américains, c'est accepter la dépendance stratégique aux Big Tech américains. Utiliser les modèles chinois, c'est intégrer des biais et restrictions politiques chinois dans son écosystème numérique. Refuser les deux, c'est se condamner à la médiocrité technologique.
Les utilisateurs occidentaux ont tendance à percevoir les biais des modèles américains comme "normaux" parce que ce sont leurs propres références culturelles. Les biais des modèles chinois leur paraissent "manipulateurs" parce qu'ils sont étrangers. La réalité est que tous les modèles ont des biais structurels alignés sur leur géographie et leur juridiction d'origine. La question n'est pas "lequel est neutre" (aucun ne l'est), mais "lequel correspond le mieux à mes valeurs et à mes besoins informationnels".
Que faire concrètement en 2026 ?
Pour une PME, un développeur, ou un utilisateur particulier, voici les implications pratiques.
Si vous utilisez DeepSeek ou Qwen. Sachez que vos requêtes sur les sujets sensibles à la Chine seront filtrées ou orientées. Pour le reste (code, analyse, écriture créative), ces modèles sont souvent excellents et bien moins chers que leurs équivalents américains. Le ratio qualité/prix peut justifier leur usage pour des cas non politiques.
Si vous utilisez ChatGPT ou Claude. Sachez que ces modèles ont aussi des biais, notamment américano-centrés, et tendent à éviter les sujets politiques de manière parfois excessive. Ne supposez pas qu'ils sont "neutres" parce qu'ils sont occidentaux.
Pour les données sensibles. Toute utilisation d'un modèle via API implique l'envoi de vos données vers des serveurs sous juridiction étrangère. La loi de renseignement chinoise de 2017 oblige les entreprises chinoises à coopérer avec le gouvernement. Pour des données vraiment confidentielles (contrats stratégiques, propriété intellectuelle), self-hoster (héberger soi-même sur ses propres serveurs) un modèle open source localement reste la seule option vraiment sûre.
Pour réfléchir au sujet. N'utilisez jamais un seul modèle pour vous faire une opinion sur des sujets controversés. Croisez les sources, comparez les réponses, et gardez à l'esprit que chaque modèle reflète la juridiction et l'idéologie de ses créateurs. Cette précaution simple suffit à neutraliser 90% des biais.
L'ironie finale
Le grand paradoxe de cette histoire est probablement le suivant. L'ouverture stratégique chinoise (modèles open source, licences permissives, prix bas) a fait plus pour démocratiser l'accès à l'IA dans les pays pauvres que toutes les promesses occidentales sur "l'IA pour le bien commun". Un étudiant à Lagos peut télécharger gratuitement Qwen et faire tourner un modèle de niveau quasi-frontière sur un laptop. La même démarche est impossible avec ChatGPT.
Cette situation est inconfortable pour le récit occidental, qui aime opposer "démocraties libérales" et "régimes autoritaires" sur le terrain technologique. La réalité est plus complexe : la Chine pratique le contrôle politique chez elle ET la libéralisation technologique à l'extérieur. Les États-Unis pratiquent la liberté politique chez eux ET la restriction technologique vers l'extérieur (par sanctions, par contrôles à l'export, par tarifs des modèles).
Cette analyse s'inscrit dans notre série sur les zones d'ombre de l'IA en 2026. Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre article sur les limites de la régulation, qui prolonge directement cette réflexion sur ce que les États peuvent encore faire, et notre analyse de l'économie cachée des compagnons IA, qui montre un autre paradoxe entre régulation et usage massif.