Mardi, à 13 heures, des étudiants de Boston ont fermé leurs ordinateurs, quitté leurs amphithéâtres et marché jusqu'au parlement de l'État du Massachusetts. Ils venaient du MIT, de Harvard, de Northeastern, de Tufts ou de Boston University, parmi les universités les plus réputées du monde en matière de technologie.
Leur message : stop. Ou du moins, pause.
Ce qui s'est passé
Ce rassemblement faisait partie d'une journée nationale baptisée « Walkout to Freeze AI », que l'on pourrait traduire par « grève des cours pour geler l'IA ». Selon les organisateurs, des étudiants de plus de 50 campus à travers les États-Unis y ont participé, de Boston à Washington, où l'université Howard s'est mobilisée.
Le mouvement est porté par Irreplaceable, une organisation militante qui vise une loi fédérale, et soutenu par une coalition d'associations écologistes, féministes, de défense des consommateurs et un grand syndicat d'infirmières.
Ce qu'ils demandent
Un gel du développement de l'IA, le temps de mieux comprendre ses risques et de mettre en place des garde-fous solides.
Une voix pour le public. Les manifestants estiment que des décisions qui changeront la vie de tous sont prises par une poignée d'entreprises, sans contrôle démocratique suffisant.
Une part des bénéfices. Ils réclament que la richesse créée par l'IA profite aussi à ceux dont elle transforme le travail.
Leurs inquiétudes couvrent l'emploi, l'économie, la démocratie, l'environnement et la sécurité. L'un des organisateurs l'a résumé : on a répété toute leur vie à ces étudiants que leurs diplômes leur garantiraient un emploi stable, et ils voient aujourd'hui cette promesse vaciller.
Leur colère fait écho aux chiffres : en France aussi, les jeunes diplômés sont les premiers touchés dans les métiers exposés à l'IA. Et le mouvement est né peu après le départ très médiatisé d'un chercheur d'Anthropic, qui accusait son entreprise et OpenAI d'agir de façon irresponsable, comme nous l'expliquions dans notre article sur les lanceurs d'alerte.
Entre 1811 et 1816, en Angleterre, des ouvriers du textile brisent des machines à tisser. On les appelle les luddites, et leur nom est devenu synonyme de refus aveugle du progrès. Les historiens ont pourtant nuancé ce portrait : beaucoup d'entre eux ne s'opposaient pas aux machines en elles-mêmes, mais à la façon dont elles étaient utilisées pour baisser les salaires et supprimer des emplois qualifiés, sans aucune contrepartie. Leur question, qui profite du progrès, ressemble beaucoup à celle que posent aujourd'hui les étudiants américains.
Les objections
Un gel de l'IA est-il possible ? Ses détracteurs en doutent. La technologie se développe dans le monde entier, et une pause aux États-Unis pourrait simplement laisser le champ libre à d'autres pays, notamment la Chine. D'autres rappellent les bienfaits attendus de l'IA, en médecine ou en science, qu'un gel retarderait.
Beaucoup, y compris parmi ceux qui partagent les inquiétudes des étudiants, plaident plutôt pour des règles strictes que pour un arrêt. C'est d'ailleurs la voie que prennent certains élus : la gouverneure du Massachusetts a demandé des évaluations de sécurité indépendantes et des obligations de transparence pour les modèles les plus puissants.
Ce qu'on retient
Pour la première fois, l'opposition à l'IA prend la forme d'un mouvement étudiant organisé, avec des cortèges, des slogans et des alliés. Le gel qu'il réclame a peu de chances d'être adopté. Mais il fait entrer dans la rue une question longtemps réservée aux spécialistes.
Une question à laquelle nous consacrons notre réflexion de ce soir : qui doit décider de l'avenir de l'IA ?