Anthropic (créateur de Claude) a dépassé OpenAI (créateur de ChatGPT) sur les revenus déclarés, avec un rythme annualisé d'environ 47 milliards de dollars contre 25 à 33 pour son rival. Le plus intéressant n'est pas le chiffre, mais ce qu'il révèle : deux visions radicalement opposées de la manière de bâtir une entreprise d'IA. L'une mise sur la démesure et l'intégration au pouvoir, l'autre sur la confiance et l'indépendance.
Dans la course de l'IA, on a longtemps regardé OpenAI comme le leader incontesté, celui qui avait popularisé ChatGPT et défini la catégorie. Pourtant, à la mi-2026, un basculement discret s'est produit : Anthropic, longtemps perçu comme le challenger prudent, a dépassé OpenAI sur les revenus. Au-delà des chiffres, ce sont deux philosophies du pouvoir qui s'affrontent. Décryptons-les.
Le basculement en chiffres
Anthropic aurait atteint un rythme de revenus annualisé d'environ 47 milliards de dollars, dépassant la fourchette de 25 à 33 milliards attribuée à OpenAI, ainsi que sur les abonnements d'entreprise. Dans le même temps, les visites mensuelles de ChatGPT sont passées, pour la première fois en mai 2026, sous la barre de la majorité du marché de l'IA générative, un basculement que nous avions analysé dans notre article sur les parts de marché.
Ces chiffres sont déclarés par les entreprises elles-mêmes et doivent être pris avec prudence, mais la tendance est claire : Anthropic monétise mieux, notamment auprès des entreprises, là où OpenAI domine encore le volume grand public plus difficile à rentabiliser. La différence de modèle est frappante et mérite qu'on s'y arrête.
Deux stratégies face au pouvoir américain
C'est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes, car les deux entreprises incarnent désormais deux manières opposées de naviguer leur relation avec l'État.
OpenAI mise sur l'intégration maximale. L'entreprise a proposé de céder 5% de son capital au gouvernement américain, une offre extraordinaire qui signale qu'elle voit sa relation avec l'État comme existentielle. Elle a signé un accord avec le Pentagone, adopté volontairement un cadre de coordination gouvernementale pour la sortie de GPT-5.6, et défend publiquement l'idée que ses modèles devraient devenir l'infrastructure d'une économie mondiale pilotée par les États-Unis. Le pari : lier son succès commercial aux intérêts stratégiques américains.
Anthropic mise sur l'indépendance et la confiance. L'entreprise a bâti sa croissance sur la confiance des entreprises, en mettant en avant ses principes de sécurité et sa coopération réglementaire, plutôt que sur une prise de participation de l'État. Cette posture lui a d'ailleurs valu un bras de fer avec le Pentagone, que nous avons raconté dans notre article sur ce conflit, où Anthropic a refusé certains usages militaires au nom de ses principes. Le pari : faire de la fiabilité et de l'éthique un avantage commercial.
Le succès d'Anthropic auprès des entreprises éclaire un point contre-intuitif : dans un marché professionnel, la prudence et la prévisibilité valent de l'or. Une entreprise qui confie ses données sensibles à une IA veut un partenaire fiable, transparent, qui ne fera pas de mauvaises surprises. La réputation de sérieux d'Anthropic, parfois moquée comme excessivement prudente, s'est révélée être exactement ce que le marché entreprise recherchait. La confiance n'est pas qu'une valeur morale, c'est un actif commercial.
Le contexte de l'entrée en bourse
Ce basculement survient à un moment charnière. Anthropic prépare son entrée en bourse pour l'automne 2026, et ces chiffres de revenus solides constituent un argument de poids pour les investisseurs. La proposition d'OpenAI de céder 5% à l'État soulève d'ailleurs une question de gouvernance délicate : un régulateur qui détient une part de l'entreprise qu'il régule peut-il vraiment faire respecter les règles de manière impartiale ? Plusieurs observateurs ont pointé ce conflit potentiel.
Les deux approches comportent des risques. L'intégration d'OpenAI au pouvoir américain lui donne des ressources et une protection, mais l'expose à devenir un instrument politique et à perdre en indépendance. L'indépendance d'Anthropic lui vaut la confiance du marché, mais l'a déjà mise en conflit frontal avec un client aussi puissant que le Pentagone. Aucune n'est sans danger.
Ce qu'il faut retenir
Le dépassement d'OpenAI par Anthropic est plus qu'une anecdote de classement. Il valide, au moins pour l'instant, l'idée qu'on peut réussir dans l'IA autrement que par la démesure et la course à la taille : par la confiance, la fiabilité, et une relation mesurée au pouvoir. Deux modèles coexistent désormais au sommet, et le secteur observe lequel s'avérera le plus durable.
Pour l'observateur, c'est une leçon qui dépasse l'IA : dans toute industrie naissante, il n'y a pas qu'une seule façon de gagner. La stratégie la plus tapageuse n'est pas toujours la plus solide. Parfois, c'est la discrétion, la constance et la confiance patiemment construite qui finissent par l'emporter. L'histoire n'est pas écrite, mais à la mi-2026, c'est le pari de la discrétion qui mène la course.