Une ouvrière du textile plie un tablier en quatre secondes. Demandez-lui comment elle fait. Elle aura du mal à vous l'expliquer. Ses mains savent. Elle, ne sait pas forcément le dire.
Cette semaine, nous racontions comment, en Inde, des ouvriers filment leurs gestes avec une caméra sur la tête, pour quelques dollars de l'heure. Leurs images servent à apprendre à des robots à faire leur travail. Beaucoup ne le savaient pas.
Ce qui pose une question étrange, et très ancienne : à qui appartient un savoir-faire ?
Le chronomètre, puis la caméra
Ce n'est pas la première fois qu'on cherche à capturer le savoir des mains.
Au début du XXe siècle, un ingénieur américain, Frederick Taylor, se poste dans les ateliers avec un chronomètre. Il mesure chaque geste des ouvriers, le décompose, l'optimise, puis l'inscrit dans un mode opératoire que n'importe qui peut suivre. Il publie en 1911 ses « principes de l'organisation scientifique du travail ».
Le savoir-faire, qui était dans la tête et les mains de l'ouvrier expérimenté, passe alors dans le manuel de l'ingénieur. L'ouvrier devient remplaçable. Charlie Chaplin en fera la satire en 1936 dans Les Temps modernes.
Un siècle plus tard, la caméra a remplacé le chronomètre. Et le robot remplace le manuel.
En 1966, le philosophe et chimiste Michael Polanyi donne un nom à ce que l'ouvrière ne sait pas expliquer : le savoir tacite. C'est la connaissance qu'on possède sans pouvoir la formuler, comme faire du vélo, reconnaître un visage dans une foule, ou sentir qu'une pâte à pain est prête. Pendant longtemps, ce savoir-là semblait impossible à transmettre autrement que par l'apprentissage, de personne à personne. Les caméras sur la tête des ouvriers indiens sont une tentative de le capturer directement, sans passer par les mots.
Un savoir sans propriétaire
Le droit protège les œuvres, avec le droit d'auteur, et les inventions, avec les brevets. Mais un geste de métier n'est ni l'un ni l'autre. Personne ne possède la façon de plier un tablier.
Ou plutôt : tant que ce savoir reste dans les mains de l'ouvrière, il est à elle, par la force des choses. Personne ne peut le lui prendre. Dès qu'il est filmé, découpé et vendu, il change de mains. Et la valeur va à celui qui l'a enregistré, pas à celle qui l'a appris pendant des années.
L'argument d'en face
Il faut être honnête : le savoir-faire a toujours circulé. Les apprentis l'apprenaient de leurs maîtres, les manuels l'ont diffusé, les machines l'ont incorporé. Sans cela, il n'y aurait ni progrès technique, ni hausse du niveau de vie.
Et une des ouvrières interrogées par NPR le dit elle-même : elle espère qu'un jour, un robot fera son ménage à sa place. Libérer les gens des tâches pénibles n'a rien d'un scandale.
Ce qui fait la différence
La différence entre transmettre et prendre tient peut-être en deux choses simples.
Savoir. Un apprenti sait qu'il apprend, un maître sait qu'il enseigne. Une ouvrière qu'on filme sans lui dire pourquoi ne transmet rien : on se sert d'elle.
Partager. Si un savoir accumulé pendant des années permet un jour de construire des robots qui valent des fortunes, il paraît juste que ceux qui l'ont fourni en touchent une part, et pas seulement 2,60 dollars de l'heure.
Nous posions déjà cette question à propos des journaux qui veulent faire payer l'IA. Qu'il s'agisse d'articles ou de gestes, c'est toujours la même : qui a le droit d'utiliser le travail des autres, et à quelles conditions ?
Ce qu'on retient
Un geste appris en vingt ans peut se filmer en une heure. Ce qui ne se filme pas, c'est la justice de l'échange.
Le savoir de nos mains a longtemps été notre dernier rempart. S'il devient une matière première comme une autre, il faudra au moins que ceux qui la fournissent le sachent, et en profitent.