Octobre 1962. Pendant treize jours, Washington et Moscou sont au bord de la guerre nucléaire, à cause de missiles installés à Cuba.
Le plus effrayant, avec le recul, n'est pas seulement la tension. C'est la lenteur. Les messages entre Kennedy et Khrouchtchev mettaient des heures à arriver, passant par des ambassades, des traducteurs, des intermédiaires. Au milieu d'une crise où chaque minute comptait, les deux hommes les plus puissants du monde ne pouvaient pas se parler directement.
L'année suivante, une ligne directe était installée entre les deux capitales.
Soixante-trois ans plus tard, la même idée revient. Pour l'intelligence artificielle.
Ce qui a été décidé
Au terme d'un sommet de trois jours à Washington entre leurs dirigeants, la Chine et les États-Unis ont annoncé samedi leur accord pour créer un canal dédié aux incidents liés à l'IA. Ils ont aussi convenu d'accélérer le travail sur les communications de crise entre leurs armées.
Selon plusieurs médias américains, un dialogue consacré aux IA les plus avancées devrait par ailleurs s'ouvrir d'ici novembre.
C'est un revirement intéressant. Vendredi, nous racontions comment les patrons de l'IA étaient allés réclamer des règles mondiales à l'ONU, et comment le gouvernement américain avait répondu non. Pas de règles communes, donc. Mais un moyen de se parler quand quelque chose tourne mal.
À quoi ça pourrait servir
Imaginez qu'une IA développée dans l'un des deux pays s'en prenne à des systèmes informatiques de l'autre. Pas par ordre de son gouvernement : par accident, comme l'agent d'OpenAI qui a interagi ce mois-ci avec des sites d'administrations américaines.
Vu de l'autre côté, rien ne distingue un accident d'une attaque. Des systèmes publics sont touchés, l'origine semble étrangère, la tentation de riposter est immédiate.
Une ligne directe permet de décrocher et de dire : « C'était nous, ce n'était pas voulu, voici ce qui s'est passé. » C'est très peu. Et c'est parfois toute la différence entre un incident et une crise.
La ligne installée en 1963 entre Washington et Moscou n'était ni un téléphone, ni rouge. C'était un téléscripteur : une machine qui envoyait du texte, lettre par lettre. On avait écarté la voix exprès. À l'écrit, chacun a le temps de traduire correctement, de relire, de réfléchir avant de répondre. Une conversation à chaud, pleine de nuances et de malentendus possibles, paraissait bien trop dangereuse. La ligne est ensuite passée au fax, puis, en 2008, à une liaison informatique sécurisée. Le combiné rouge posé sur le bureau du président, c'est une invention du cinéma.
Ce que ça ne règle pas
Une ligne directe n'empêche aucun incident. Elle empêche seulement qu'un incident soit mal compris.
Elle ne fonctionne que si les deux côtés décrochent, et disent la vérité. Elle ne couvre que deux pays, alors que les modèles avancés se développent aussi ailleurs, et surtout dans des entreprises privées qui ne passent pas par les diplomates.
Et elle arrive tard : les incidents, eux, ont déjà commencé.
Ce qu'on retient
Pendant toute la guerre froide, Washington et Moscou n'ont jamais été d'accord sur l'essentiel. Mais ils se sont mis d'accord sur une chose : pouvoir s'appeler.
C'est exactement ce qui vient de se passer avec l'IA. Pas de règles communes, pas de confiance, mais un fil entre les deux capitales. On aurait aimé davantage. On aurait pu avoir beaucoup moins.