Vous avez une idée. Vous la dictez en trois phrases maladroites. Une machine en fait un paragraphe clair. Vous changez deux mots, vous coupez une phrase, vous publiez. Ce texte est-il de vous ? Notre réflexe hésite, et cette hésitation est intéressante : elle révèle que nous n'avons jamais défini ce que signifie qu'un texte soit de quelqu'un.
Nous avons traité la question juridique dans notre article sur la propriété des contenus générés. Voici la question antérieure, qui n'a pas de réponse légale.
Les trois critères que nous mélangeons
Quand nous disons qu'un texte est de quelqu'un, nous invoquons en réalité trois choses différentes, et elles ne coïncident pas toujours.
L'exécution. C'est lui qui a tapé les mots. C'est le critère le plus superficiel, et le seul que l'IA supprime clairement. Personne ne considère qu'un texte dicté à une secrétaire cesse d'appartenir à celui qui l'a dicté.
L'intention. C'est lui qui a décidé ce que le texte devait dire, à qui, et pourquoi. C'est un critère plus solide, et il résiste à l'assistance : la machine ne décide pas de ce que vous voulez exprimer.
La responsabilité. C'est lui qui signe, qui assume, qui répondra si le texte est faux ou blessant. C'est le critère le plus exigeant, et le plus intéressant.
Notre malaise face à un texte assisté vient du fait que ces trois critères se sont désolidarisés. Auparavant, celui qui exécutait était généralement celui qui décidait et celui qui assumait. La question ne se posait pas.
Ce que le style a de particulier
Il existe pourtant une objection sérieuse à l'idée que seule l'intention compte, et il faut la prendre au sérieux.
Dans l'écriture, la forme n'est pas un habillage de la pensée. Elle en fait partie. Un écrivain ne sait pas exactement ce qu'il veut dire avant de l'avoir écrit : la formulation précise la pensée, l'oblige à choisir, révèle une contradiction qu'on n'avait pas vue.
C'est ce que nous relevions dans notre article sur le temps gagné : certains efforts produisent le résultat et transforment celui qui les accomplit. Déléguer la mise en forme peut donc revenir à déléguer une partie de la pensée elle-même, sans s'en rendre compte.
Un texte dont vous n'avez pas cherché les mots n'est pas nécessairement moins vrai. Il est peut-être moins pensé, parce que la pensée s'est arrêtée à l'intention au lieu d'aller jusqu'à la formulation.
Une question suffit à trancher la plupart des cas : pourriez-vous défendre chaque phrase ? Si vous pouvez expliquer pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre, ce qu'elle affirme et pourquoi vous y tenez, le texte est de vous quelle qu'ait été la manière de le produire. Si vous découvrez son contenu en le relisant, il ne l'est pas, même si vous avez tapé chaque mot. C'est d'ailleurs le critère que nous proposions pour les devoirs scolaires : la bonne question n'est pas comment tu l'as fait, mais peux-tu m'expliquer ce que tu as rendu.
Ce que ça change selon le contexte
La réponse n'est pas la même partout, et c'est normal.
Pour un document professionnel, la question de l'authenticité est secondaire. Ce qui compte est l'exactitude et l'utilité. Personne ne demande qui a rédigé une notice.
Pour une oeuvre, elle est centrale. On lit un auteur pour son regard, et un texte dont il n'a pas cherché la forme n'offre plus tout à fait ce regard. C'est ce que nous explorions à propos de l'art à l'ère de l'IA.
Pour un message personnel, elle est décisive et d'une autre nature. Ce qu'un proche attend d'une lettre, ce n'est pas qu'elle soit bien écrite, c'est que vous ayez pris le temps. Une condoléance parfaitement tournée par une machine rate exactement ce qu'elle prétend offrir, parce que la valeur du geste était dans le coût du geste.
Ce qu'il faut retenir
Il n'y a pas de pourcentage d'intervention qui déciderait. La question n'est pas quantitative, elle porte sur ce que vous êtes en mesure d'assumer.
Ce que cette technologie nous force à clarifier, au fond, c'est une distinction que nous n'avions jamais eu besoin de faire : entre avoir produit un texte et en répondre. La première chose est devenue facile. La seconde ne l'est pas davantage qu'avant, et c'est probablement elle qui définissait l'auteur depuis le début.