Nous avons tendance à croire que voir, c'est savoir. C'est en réalité une habitude très récente, née avec la photographie au XIXe siècle et qui n'aura duré qu'environ cent cinquante ans. Avant elle, personne n'accordait de valeur probante à une image : un tableau représentait ce que le peintre voulait bien montrer. Cette parenthèse est peut-être en train de se refermer.
La loi californienne entrée en vigueur ce week-end, dont nous avons détaillé les obligations de marquage, est une réponse technique à un problème qui est d'abord philosophique. Prenons le temps de le regarder.
Pourquoi la photo a fonctionné comme preuve
La force probante de la photographie ne venait pas de sa fidélité au réel, qui a toujours été discutable. Elle venait d'une économie. Truquer une image demandait du matériel, du temps, un savoir-faire rare. Le coût du faux était si élevé qu'on pouvait raisonnablement présumer l'authenticité par défaut.
Le trucage a toujours existé, dès les débuts de la photographie, et des régimes entiers ont fait disparaître des personnages de photographies officielles. Mais cela restait l'affaire d'États et de spécialistes. La présomption d'authenticité tenait statistiquement.
Cette économie s'est inversée. Produire une image convaincante ne coûte plus rien, comme le montrent les modèles que nous suivons, de Seedance à FLUX 3, qui génèrent désormais des vidéos sonores de plusieurs dizaines de secondes. Quand le faux devient gratuit, la présomption d'authenticité perd son fondement.
Le vrai risque n'est pas celui qu'on croit
On imagine généralement le danger sous la forme d'un faux si convaincant qu'il tromperait tout le monde. C'est un risque réel, mais probablement pas le principal.
Le risque le plus corrosif est inverse : quand tout peut être faux, tout peut être nié. Une preuve authentique et gênante devient contestable d'un simple haussement d'épaules. Il n'est plus nécessaire de démontrer qu'un document est truqué, il suffit de suggérer qu'il pourrait l'être. Des chercheurs appellent cela le dividende du menteur : le bénéfice que retire de l'incertitude générale celui qui a quelque chose à cacher.
La conséquence n'est pas que nous croirons n'importe quoi. C'est que nous risquons de ne plus rien croire du tout, ce qui revient à croire ce qui nous arrange. C'est une inquiétude que nous avons croisée sous un autre angle dans notre article sur les deepfakes.
Si l'image seule ne prouve plus rien, qu'est-ce qui prouve ? La réponse qui émerge est la chaîne : qui a produit ce contenu, avec quel outil, quand, et qui peut en répondre. C'est exactement ce que construit le standard C2PA, que nous expliquons dans un article dédié. On ne fait plus confiance à l'image, on fait confiance à sa traçabilité et à celui qui la signe.
Le retour de quelque chose d'ancien
Ce basculement a un air de déjà-vu, et c'est plutôt rassurant. Avant la photographie, l'information circulait déjà, et les gens savaient l'évaluer. Ils ne se demandaient pas si une image était authentique, ils se demandaient qui raconte, que sait-il, quel intérêt a-t-il à me dire ça.
C'est exactement le mode de vérification vers lequel nous revenons. La confiance se déplace du contenu vers la source, et du contenu vers la corroboration : un événement réel laisse plusieurs traces, chez plusieurs témoins, sous plusieurs angles. Un faux, même excellent, est généralement seul.
Ces réflexes sont ceux que nous détaillions dans notre méthode de vérification : recouper, remonter à la source, se méfier de sa propre satisfaction quand une information nous arrange.
Ce que ça demande de nous
Il y a une exigence nouvelle, et elle est inconfortable. Pendant un siècle et demi, la confiance visuelle était gratuite : il suffisait de regarder. Elle redevient coûteuse : elle demande de vérifier une source, de croiser, de suspendre son jugement.
Or nous consommons des images à un rythme qui rend cette vigilance impossible à tenir en permanence. Personne ne va vérifier la provenance de chaque photo croisée dans un fil. Le réalisme consiste donc à calibrer son effort : accepter de ne pas savoir pour l'anecdotique, et exiger davantage quand l'enjeu compte, c'est-à-dire quand une image sert à accuser, à décider ou à convaincre.
Reste une note d'optimisme. Ce que nous perdons, c'est un raccourci confortable qui a fonctionné pendant une période historiquement brève. Ce que nous retrouvons, c'est une compétence que l'humanité a pratiquée pendant des millénaires : évaluer un témoignage plutôt que le gober. Ce n'est pas une régression. C'est simplement plus fatigant, et probablement plus honnête.