Sans assurance, pas de voiture sur la route. Sans assurance, pas d'immeuble construit, pas d'avion qui décolle, pas de concert qui se tient. L'assurance est la condition invisible de presque toutes les activités risquées.
Or les assureurs sont en train de prendre leurs distances avec l'intelligence artificielle.
Ce qui se passe
Selon le Wall Street Journal, des assureurs spécialisés estiment que les grands laboratoires d'IA accumulent des risques juridiques qui se chiffrent en dizaines, peut-être en centaines de milliards de dollars. Les procès se multiplient : agents d'IA qui s'introduisent dans des sites, assistants accusés d'avoir contribué à des drames humains.
Face à ça, l'offre d'assurance est minuscule. Les rares contrats spécialisés dans l'IA, proposés par le réassureur allemand Munich Re ou de jeunes entreprises, plafonnent généralement entre 2 et 50 millions de dollars. Et selon une analyse du centre de réflexion américain CSIS, plus de 60 assureurs ont demandé cette année aux États-Unis l'autorisation d'exclure l'IA de leurs contrats classiques.
Résultat : les grands laboratoires assument une bonne partie de leurs risques sur leurs propres fonds. OpenAI ne disposerait que d'environ 300 millions de dollars de couverture, selon la presse américaine. Et Anthropic a accepté l'an dernier de verser 1,5 milliard de dollars pour régler un procès intenté par des auteurs, sans assurance pour l'absorber.
Pourquoi les assureurs reculent
Parce qu'ils n'ont pas d'historique. Un assureur fixe ses prix à partir de l'expérience : combien d'accidents par an, combien ils coûtent. Pour l'IA, il n'y a presque rien sur quoi s'appuyer.
Parce que le risque est contagieux. Les accidents de voiture sont indépendants les uns des autres : un accident à Lyon ne cause pas un accident à Lille. Mais un défaut dans un modèle d'IA peut toucher des millions d'utilisateurs en même temps. C'est le type de risque que les assureurs redoutent le plus, comme une pandémie.
Parce que les montants peuvent être énormes. Un seul procès collectif peut coûter des milliards.
Et vous dans tout ça ?
On pourrait croire que c'est seulement le problème d'OpenAI ou de Google. Pas du tout. Les exclusions apparaissent aussi dans les contrats des entreprises qui utilisent l'IA : responsabilité civile, assurance des dirigeants, erreurs professionnelles. Et les tribunaux ont tendance à tenir pour responsable celui qui utilise l'outil, pas seulement celui qui l'a conçu, comme nous l'expliquions à propos des agents d'IA qui font des bêtises.
Si vous êtes chef d'entreprise, indépendant ou professionnel libéral et que vous utilisez l'IA dans votre travail, une question simple mérite d'être posée à votre assureur : mon contrat couvre-t-il encore les erreurs liées à l'IA ?
En 1929, les débuts de l'aviation commerciale posent un problème comparable : un seul accident peut ruiner une jeune compagnie aérienne. Plusieurs pays signent alors la convention de Varsovie, qui plafonne la somme qu'une compagnie doit verser en cas d'accident. L'objectif est assumé : permettre à une industrie dangereuse mais prometteuse de grandir. Ces plafonds, très bas, seront critiqués pendant des décennies, puis largement relevés en 1999. L'histoire montre que la société choisit souvent, au début, de partager le risque d'une nouvelle technologie. Reste à savoir à quel prix.
L'État en dernier recours ?
Certains acteurs du secteur évoquent déjà une solution : que l'État américain se porte garant en cas de catastrophe, comme il le fait pour le nucléaire depuis les années 1950, ou pour le terrorisme depuis les attentats du 11 septembre.
L'idée fait débat. Pour ses partisans, sans filet de sécurité public, l'innovation risque de ralentir. Pour ses critiques, ce serait faire payer aux contribuables les risques pris par des entreprises privées, au moment où Washington commence à peine à leur imposer de déclarer leurs incidents.
Ce qu'on retient
Les assureurs sont des thermomètres. Quand ils refusent de couvrir un risque, ce n'est pas par idéologie : c'est qu'ils ne savent pas le mesurer.
Leur recul pose la question que toute l'industrie de l'IA devra trancher : quand une IA se trompe, qui paie ? La réponse décidera, plus que bien des discours, du soin avec lequel ces systèmes seront construits.