Ce week-end, au festival du film de Busan, en Corée du Sud, des cinéastes ont raconté comment ils travaillent avec l'intelligence artificielle. Parmi eux, Kim Sung-soo, réalisateur de l'un des plus grands succès récents du cinéma coréen, qui tourne un court métrage en partie généré par IA.
Une productrice a fait un constat frappant. Sans professionnels pour guider l'IA, a-t-elle expliqué, les visages se ressemblent, les décors se ressemblent, la lumière se ressemble. Tout finit par se ressembler.
Son équipe ne recrute donc plus que des artistes IA qui ont déjà réalisé au moins un vrai court métrage. Et un nouveau métier est apparu sur ses tournages : coordinateur IA.
Pourquoi tout se ressemble
Ce n'est pas un hasard. Une IA générative apprend à partir de millions d'images, et elle tend naturellement vers ce qui est le plus probable : la lumière la plus flatteuse, le cadrage le plus courant, le visage le plus harmonieux. Le résultat est souvent joli. Et, justement, il ressemble à tout le reste.
Laissée à elle-même, l'IA produit une sorte de moyenne parfaite. Or la moyenne, par définition, n'a pas de style.
Qu'est-ce qu'un style ?
On pourrait croire que le style, c'est une façon d'embellir. C'est presque le contraire : c'est une façon de choisir.
Un style, ce sont des décisions qui reviennent. Un cinéaste qui filme toujours de loin. Un écrivain qui fait des phrases courtes. Un peintre qui refuse le bleu. Le style se reconnaît autant à ce qu'on fait qu'à ce qu'on s'interdit.
En 1969, l'écrivain Georges Perec publie La Disparition, un roman entier écrit sans jamais utiliser la lettre « e ». Une contrainte absurde, en apparence. Elle a donné l'un des livres les plus singuliers de la littérature française. Le style naît souvent d'une limite qu'on s'impose.
En 1753, le naturaliste Buffon prononce son discours de réception à l'Académie française, consacré non pas à la nature, mais au style. Il y affirme que les connaissances et les découvertes peuvent passer d'une personne à l'autre, mais que le style, lui, appartient à celui qui écrit. La formule est restée célèbre : le style est l'homme même. Autrement dit, le style n'est pas un vernis : c'est la trace d'une personne dans ce qu'elle fait.
L'IA peut-elle en avoir un ?
Elle peut en imiter beaucoup. On lui demande « à la manière de », et elle s'exécute, souvent très bien.
Mais imiter un style n'est pas en avoir un. Pour avoir un style, il faut faire des choix qui coûtent : refuser ce qui serait plus facile, insister là où d'autres passeraient, garder une imperfection parce qu'elle dit quelque chose. Une IA ne refuse rien d'elle-même. Elle propose. C'est quelqu'un, à côté d'elle, qui choisit.
C'est exactement ce que disaient les cinéastes de Busan. Kim Sung-soo, qui voyait autrefois l'IA comme une menace pour le cinéma, l'a intégrée à son travail. Mais selon lui, une chose ne change pas : ce qui rend un film vraiment cinématographique. Et cela, ce sont toujours des humains qui en décident.
Ce que ça change
On craignait que l'IA tue le style. Elle pourrait bien produire l'effet inverse : en rendant la moyenne gratuite et infinie, elle rend la singularité plus rare, et donc plus précieuse.
Quand n'importe qui peut obtenir une image parfaite en quelques secondes, ce qui frappe n'est plus la perfection. C'est la patte de quelqu'un. Nous nous demandions récemment ce que veut dire créer quand tout existe déjà. Une partie de la réponse est peut-être là : créer, c'est choisir parmi l'infini.
Ce qu'on retient
L'IA peut produire mille images en une minute. Elle ne peut pas décider laquelle compte, ni pourquoi.
Le style n'a jamais été dans l'outil. Il a toujours été dans la main, et dans l'œil, de celui qui s'en sert.