Les candidats utilisent l'IA pour produire davantage de candidatures mieux formulées. Les recruteurs, submergés, utilisent l'IA pour filtrer davantage. Chacun s'équipe en réponse à l'équipement de l'autre. Le résultat est un système plus lourd pour tout le monde, où le signal utile s'affaiblit à mesure que le volume augmente.
Le recrutement est l'un des rares domaines où les deux parties d'une même interaction se sont équipées simultanément. Le résultat mérite d'être regardé, parce qu'il annonce ce qui arrivera ailleurs.
Du côté des candidats
Ce que l'IA apporte est réel et légitime. Adapter une lettre à chaque offre, reformuler une expérience dans le vocabulaire du secteur, corriger une maladresse : cela réduit un désavantage qui n'avait rien à voir avec la compétence. Une personne qui écrit mal, qui n'est pas de langue maternelle, ou qui ne connaît pas les codes d'un milieu était pénalisée sur la forme plutôt que sur le fond.
De ce point de vue, c'est un nivellement plutôt bienvenu, dans la lignée de ce que nous décrivions pour l'accessibilité.
Le problème apparaît avec le volume. Quand postuler ne coûte plus rien, on postule partout. Le taux de réponse s'effondre, ce qui pousse à postuler davantage, ce qui effondre encore le taux de réponse. Le candidat sérieux se retrouve noyé parmi ceux qui ont envoyé trois cents candidatures en une soirée.
Du côté des recruteurs
Face à cette inflation, le tri automatisé devient une nécessité pratique plutôt qu'un choix. Et il pose trois difficultés.
Le filtrage sur des critères de forme. Un système qui trie sur des mots-clés récompense ceux qui savent écrire pour la machine, pas ceux qui feraient le meilleur travail. Comme les candidats utilisent désormais des outils qui optimisent précisément cela, le filtre perd son pouvoir discriminant.
Les biais hérités. Un système entraîné sur les recrutements passés d'une entreprise reproduit ses habitudes, y compris ses biais. C'est le mécanisme que nous décrivions dans notre article sur la neutralité impossible : le modèle apprend ce qu'on lui a montré, et si on lui a montré vingt ans de décisions homogènes, il apprend l'homogénéité.
L'absence d'explication. Un candidat écarté ne sait pas pourquoi, et le recruteur souvent pas davantage, pour les raisons que nous avons développées sur l'opacité des modèles.
En Europe, une décision produisant des effets juridiques significatifs ne peut pas reposer sur un traitement entièrement automatisé sans intervention humaine, et la personne concernée dispose de droits d'information et de contestation. Le règlement européen sur l'IA classe par ailleurs le recrutement parmi les usages à haut risque, avec des obligations renforcées. Beaucoup d'outils déployés aujourd'hui se situent dans une zone où la conformité mérite d'être vérifiée sérieusement.
Ce qui semble mieux fonctionner
Quelques pratiques se dégagent chez ceux qui ont pris le sujet au sérieux.
Déplacer l'évaluation vers la mise en situation. Si un CV peut être optimisé par machine, un exercice pratique ou un échange approfondi discrimine davantage. C'est exactement la logique que nous décrivions pour les devoirs scolaires : quand la production peut être déléguée, il faut évaluer autrement.
Utiliser l'IA pour élargir plutôt que pour filtrer. Certaines équipes s'en servent pour repérer des profils atypiques qu'un tri classique aurait écartés, ce qui est l'usage inverse de celui qui pose problème.
Assumer une intervention humaine réelle. Pas une validation de façade, mais une lecture effective des candidatures présélectionnées.
Ce qu'il faut retenir
Ce domaine illustre un phénomène qu'on retrouvera partout : quand les deux côtés d'une interaction s'équipent du même outil, le gain net peut être nul, voire négatif. Chacun court plus vite pour rester à la même place.
Ce qui redevient rare, dans ce contexte, c'est le signal coûteux : une recommandation de quelqu'un qui engage sa crédibilité, un travail réellement montré, une rencontre. Ce sont précisément les choses que l'IA ne peut pas produire, et leur valeur relative augmente à mesure que tout le reste devient facile à générer.