La Commission européenne a engagé une action au titre du règlement sur les marchés numériques visant à obliger Google à ouvrir une partie des fonctionnalités d'Android aux assistants IA concurrents. L'enjeu : environ 60 % des smartphones européens tournent sous Android, et l'intégration profonde de Gemini pourrait verrouiller cet accès. Google conteste, en invoquant des risques de sécurité et de confidentialité.
Il existe une différence considérable entre proposer le meilleur assistant IA et être celui qui est déjà installé. C'est exactement le sujet de ce dossier, et il concerne directement ce que vous pourrez faire avec votre téléphone dans deux ans.
Le cadre : qu'est-ce que le DMA
Le règlement sur les marchés numériques (Digital Markets Act, ou DMA) est un texte européen entré en application en 2023. Son principe est simple : certaines très grandes plateformes, qualifiées de contrôleurs d'accès, occupent une position telle qu'elles peuvent verrouiller un marché. Le règlement leur impose donc des obligations d'ouverture que les autres entreprises n'ont pas.
Concrètement, cela signifie qu'une entreprise comme Google ne peut pas se contenter d'invoquer la liberté commerciale : au-delà d'un certain poids, elle doit permettre à ses concurrents d'accéder à des fonctionnalités de sa propre plateforme. C'est une logique différente du droit de la concurrence classique, qui sanctionne après l'abus. Ici, on impose l'ouverture en amont.
Ce qui est reproché
L'action porte sur l'accès aux fonctionnalités d'Android pour les assistants IA tiers. Le raisonnement de la Commission est le suivant : un assistant intégré au système d'exploitation dispose d'avantages qu'un concurrent installé comme simple application ne peut pas égaler. Il peut être invoqué par un geste natif, accéder à des données système, s'articuler avec les autres services du téléphone.
Si Gemini bénéficie de cette intégration profonde et que les concurrents doivent se contenter d'un accès de surface, la compétition n'est pas équitable, indépendamment de la qualité des modèles. Avec environ 60 % de part de marché sur les smartphones européens, l'échelle d'Android transforme un avantage technique en position dominante sur un marché entièrement nouveau.
Le dossier porterait sur une dizaine de fonctionnalités Android ainsi que sur des règles de partage de données, avec des calendriers de mise en conformité.
Google conteste, en avançant des arguments de sécurité et de confidentialité. Et ils ne sont pas absurdes. Ouvrir des fonctionnalités système à des applications tierces élargit mécaniquement la surface d'attaque. Un assistant qui accède à vos notifications, vos messages et vos données système est un point d'entrée sensible, et tous les éditeurs ne présentent pas les mêmes garanties. C'est la tension permanente de la régulation des plateformes : l'ouverture favorise la concurrence, la fermeture facilite le contrôle de la sécurité. Aucune position n'est purement cynique ni purement vertueuse.
Pourquoi ce dossier compte plus qu'il n'y paraît
Ce qui se joue ici, c'est la couche d'accès à l'IA. Nous entrons dans une période où l'assistant devient l'interface principale entre vous et vos appareils, comme nous l'observions à propos des lunettes connectées, où la marque déjà présente dans votre poche part avec une avance décisive.
Or les positions se cristallisent vite. Google a signé un accord pour qu'un modèle Gemini équipe le futur Siri d'Apple, comme nous l'avons évoqué dans notre article sur les retards de Gemini. Si Gemini alimente à la fois l'écosystème Android et l'assistant d'Apple, l'immense majorité des utilisateurs de smartphones dans le monde interagiraient avec un modèle du même fournisseur. Ce n'est pas illégal en soi, mais on comprend qu'un régulateur s'en préoccupe.
La question européenne, dans les deux sens
Ce dossier illustre le positionnement européen, avec ses forces et ses limites.
Du côté des forces, l'Europe est aujourd'hui la seule juridiction à imposer des obligations d'ouverture structurelles aux plateformes dominantes. Cela crée un espace pour des acteurs alternatifs, y compris européens, qui n'existerait pas autrement. Un développeur d'assistant IA a plus de chances d'atteindre un utilisateur européen qu'un utilisateur américain, précisément à cause de ce cadre.
Du côté des limites, réguler n'est pas construire. Nous soulignions dans notre article sur Genesis-Science-1 que les États-Unis mobilisent désormais leurs laboratoires publics pour produire des modèles ouverts, et que la Chine fait de l'ouverture une stratégie industrielle. Garantir l'accès à un marché est utile ; encore faut-il avoir quelque chose à y proposer. L'Europe dispose de Mistral et de quelques acteurs solides, mais l'écart de moyens avec les géants américains et chinois reste considérable.
Ce qu'il faut retenir
Pour vous, utilisateur, l'enjeu est très concret : pourrez-vous, dans trois ans, choisir librement quel assistant IA pilote votre téléphone, ou serez-vous limité à celui que le fabricant a intégré ? C'est le genre de question qui paraît secondaire tant qu'elle n'est pas tranchée, et qui devient irréversible une fois qu'elle l'est.
Les deux camps ont des arguments recevables, et la décision qui sortira de ce dossier fera probablement jurisprudence bien au-delà de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que le sujet ne se limite pas à une querelle technique entre une commission et une entreprise. Il porte sur qui aura le droit de parler à votre téléphone, et donc sur qui verra passer vos questions.