Selon des informations rapportées par Reuters, Washington envisagerait de demander à des dizaines de pays de choisir entre l'écosystème technologique américain et l'écosystème chinois, certains partenaires pouvant être avertis qu'une coopération avec des initiatives chinoises compromettrait leur participation à une coalition technologique soutenue par les États-Unis. Le 19 août, Pékin a répondu en appelant au respect de la souveraineté numérique de chaque pays.
Nous avons couvert la dimension industrielle de cette rivalité, des contrôles à l'export à la souveraineté du calcul. Voici son passage à la dimension diplomatique, et le changement de nature mérite d'être compris.
Ce qui changerait
Jusqu'à présent, les restrictions portaient sur des flux : quelles puces peuvent aller où, quelles technologies peuvent être exportées. Un pays pouvait acheter américain sur certains sujets et chinois sur d'autres.
Une demande de choisir un camp porte sur des alignements. Elle transforme un arbitrage technique et économique, fait dossier par dossier, en position diplomatique globale.
Pour beaucoup de pays, c'est une contrainte réelle. Un État peut vouloir des puces américaines pour ses centres de calcul, des équipements chinois pour ses réseaux, et des modèles ouverts venant des deux. Ces choix relèvent aujourd'hui de la performance et du prix. Ils relèveraient demain d'un positionnement.
L'argument de chaque camp
Du côté américain, le raisonnement porte sur la sécurité. Une infrastructure critique reposant sur des composants et des modèles contrôlés par un rival stratégique crée une dépendance. C'est l'argument même que nous avons développé pour l'Europe à propos des modèles ouverts : dépendre entièrement d'autrui pour une technologie essentielle est un risque.
Du côté chinois, l'appel à la souveraineté numérique consiste à retourner cet argument : chaque pays devrait être libre de choisir ses partenaires selon ses besoins propres. C'est un argument efficace auprès d'États qui n'ont pas envie de dépendre de Washington non plus.
Les deux positions invoquent la même valeur, l'indépendance, et en tirent des conclusions opposées. C'est ce qui rend ce débat difficile à trancher de l'extérieur.
L'Europe se trouve dans la situation la plus délicate. Elle dispose d'un cadre réglementaire solide, d'acteurs crédibles sur les modèles ouverts, et de maillons critiques dans la chaîne des semi-conducteurs, notamment sur les équipements de fabrication sans lesquels aucune puce avancée ne se produit nulle part. Ce dernier point lui donne un levier réel. Ce qui lui manque, c'est une capacité de production de puces d'IA à grande échelle sur son sol. Un levier n'est pas une autonomie, et une demande de choisir un camp rendrait cette différence très concrète.
Ce que ça révèle du moment
Cette évolution confirme ce que nous observons depuis des semaines : la compétition en IA a quitté le terrain des capacités pour celui de la puissance publique.
Nous l'avons vu avec un État publiant son propre modèle ouvert, avec le recrutement de juristes de haut rang par les laboratoires, avec des décrets encadrant les data centers. Ce qui se décide dans des ministères pèse désormais autant que ce qui se décide dans des laboratoires.
Ce qu'il faut retenir
Rien n'est arrêté : il s'agit d'une orientation rapportée, et les demandes de ce type se négocient longuement avant de produire des effets.
Mais la direction est claire, et elle a une conséquence pratique pour tout le monde. Si les écosystèmes se séparent, la portabilité devient un enjeu : pouvoir changer de fournisseur, héberger soi-même, ne pas dépendre d'une infrastructure unique. Ce sont exactement les recommandations que nous formulons depuis des mois pour des raisons commerciales. Elles pourraient devenir des recommandations géopolitiques.
Il y a une ironie à noter pour finir. Un monde où chaque pays doit choisir son camp technologique est aussi un monde où les modèles ouverts prennent une valeur nouvelle : ce sont les seuls objets qui traversent les frontières sans autorisation, et que personne ne peut retirer une fois téléchargés.