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Inde : ils filment leurs gestes pour former des robots

Des ouvriers indiens portent une caméra sur la tête pendant qu'ils travaillent. Leurs images servent à apprendre aux robots à faire leur métier. Beaucoup ne le savaient pas.

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À Karur, dans le sud de l'Inde, Shoba Kirubakaran, 40 ans, emballe des tabliers jaunes décorés de petites poules. Sur sa tête, une caméra GoPro enregistre chacun de ses gestes : la façon dont elle saisit le tissu, le plie, le glisse dans le plastique.

C'est la troisième fois qu'on lui demande de la porter. Ce qu'on ne lui a pas dit, raconte-t-elle à la radio publique américaine NPR, c'est à quoi servent ces images : apprendre à des robots à faire son travail.

Un nouveau marché : nos gestes

Pour apprendre à écrire, une IA peut lire des milliards de pages disponibles sur internet. Mais pour apprendre à plier un tablier, à ranger une cuisine ou à visser une pièce, un robot a besoin d'autre chose : voir ces gestes, de très près, exactement comme les voit la personne qui les fait.

Les spécialistes appellent ça les données « égocentriques » : des vidéos filmées à la première personne, depuis une caméra posée sur la tête, la poitrine ou le poignet. Et l'Inde est en train d'en devenir l'un des grands fournisseurs mondiaux.

Ces vidéos sont tournées dans des usines textiles, mais aussi chez des particuliers, dans des hôtels, des restaurants, et même dans de fausses cuisines et de fausses salles de bains installées dans des bureaux, où des employés plient des serviettes et font la vaisselle devant l'objectif. Les images sont ensuite nettoyées, découpées, annotées, puis vendues à des entreprises qui conçoivent des robots humanoïdes, aux États-Unis comme en Chine.

Combien c'est payé

Selon une enquête de l'AFP, certains travailleurs touchent environ 250 roupies, soit à peu près 2,60 dollars, pour une heure de vidéo. Une start-up américaine propose de son côté une base d'un dollar de l'heure. Et plusieurs enquêtes, notamment du Guardian, ont montré que dans certaines usines, l'accord avait été donné par la direction, et non par les ouvriers filmés, dont beaucoup ignoraient à quoi serviraient les images. Certains n'étaient pas payés du tout pour cette partie de leur travail.

En avril, une vidéo montrant des rangées d'ouvrières du textile équipées de caméras sur la tête avait choqué l'opinion indienne et fait le tour des réseaux sociaux.

Le paradoxe de Moravec 🤖
En 1988, le chercheur en robotique Hans Moravec fait une observation devenue célèbre : ce qui est difficile pour les humains, comme jouer aux échecs ou calculer, est relativement facile pour un ordinateur. Mais ce qui nous semble enfantin, saisir un objet, marcher, plier un vêtement, est extraordinairement difficile pour une machine. Nous avons mis des millions d'années d'évolution à maîtriser nos mains. C'est pour ça qu'une IA bat le champion du monde d'échecs, mais qu'aucun robot ne sait encore ranger correctement votre linge.

Les robots vont-ils vraiment les remplacer ?

Pas tout de suite, selon plusieurs spécialistes interrogés par NPR. Les besoins sont gigantesques : les entreprises du secteur estiment qu'il faudra des centaines de millions, peut-être des milliards d'heures de vidéo pour entraîner des robots vraiment capables. Et un chef d'entreprise originaire de Karur doute même qu'un robot coûte un jour moins cher qu'un ouvrier indien.

Nous l'expliquions à propos des robots de ménage qui n'existent toujours pas : la main humaine reste un défi immense. C'est aussi pour ça que des entreprises comme World Labs cherchent à apprendre aux IA à comprendre l'espace.

Les ouvrières, elles, ont leur idée. Kannagi Periyasaamy, 42 ans, a tiré sa conclusion : le travail qu'elles font aujourd'hui sera fait demain par des robots.

Ce qu'on retient

Pendant des siècles, un savoir-faire se transmettait d'une personne à une autre, par l'apprentissage. Aujourd'hui, il se filme, se découpe et se vend, souvent sans que celle qui le possède le sache.

Ce qui pose une question de fond, à laquelle nous consacrons notre réflexion de ce soir : à qui appartient le savoir-faire de nos mains ?

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