Le message tient en une ligne. Deux physiciens d'Anthropic, Liam Fitzpatrick et Siddharth Mishra-Sharma, décrivent un problème à Claude : calculer une certaine formule de physique des particules « à neuf boucles ».
Puis ils ajoutent, en substance : « Je vais dormir, je ne serai pas disponible pendant plusieurs heures. Continue jusqu'à ce que je te dise d'arrêter. Donne-moi des nouvelles toutes les quatre à six heures. »
Et ils vont se coucher.
Une semaine plus tard, le calcul est fait. Jusqu'ici, le record s'arrêtait à huit boucles.
Le calcul le plus fragile du monde
Pour prédire ce qui se passe quand des particules se percutent, par exemple dans le grand accélérateur du CERN, les physiciens utilisent des formules appelées amplitudes de diffusion. Elles disent avec quelle probabilité les particules vont réagir de telle ou telle façon.
Le problème, c'est qu'on ne peut pas calculer ces formules d'un coup. On procède par couches successives de corrections, appelées « boucles ». Chaque boucle rapproche du vrai résultat, un peu comme chaque décimale supplémentaire rapproche de la vraie valeur d'une mesure. Mais chaque boucle est aussi bien plus difficile que la précédente.
La plupart des calculs s'arrêtent à deux boucles. La prédiction la plus précise de toute la physique des particules, celle dont on parle dans les manuels, en utilise cinq.
En 2023, Lance Dixon, professeur au laboratoire SLAC de l'université Stanford, avait atteint huit boucles pour un cas de référence utilisé par les théoriciens. Il pensait que la neuvième serait trop difficile à calculer directement.
Une semaine, 96 processeurs, un sudoku
Claude a utilisé une méthode appelée le « bootstrap ». L'idée ressemble à un sudoku : plutôt que de calculer la réponse case par case, on écrit toutes les réponses possibles, puis on élimine celles qui violent les règles connues. À la fin, il n'en reste qu'une.
Cette partie a mobilisé 96 processeurs pendant une semaine, pour une centaine de dollars. Au total, en comptant le fonctionnement de Claude lui-même pendant tout ce temps, l'opération aurait coûté à un client « un ou deux milliers de dollars », selon le compte rendu publié par Anthropic le 25 septembre.
Surtout, Claude a fait le calcul de deux façons différentes : avec le bootstrap, puis avec la méthode indirecte que Lance Dixon avait utilisée pour son record. Les deux chemins arrivent au même résultat.
Le juge, c'est le détenteur du record
Un résultat de ce genre ne vaut rien tant que personne ne l'a vérifié. Et le mieux placé pour le faire était justement Lance Dixon.
Il a contrôlé le travail. Son verdict : Claude a utilisé « toutes les méthodes que mes collaborateurs et moi avons développées au fil des années ».
Il insiste aussi sur ce qui rend l'exploit remarquable. Dans ce type de calcul, dit-il, « si vous faites la moindre erreur dans la recette, tout s'effondre comme un soufflé raté ». Une semaine de travail sans surveillance, des milliers d'étapes, et pas une seule erreur fatale.
Pendant la vérification, les physiciens ont appris qu'une équipe de l'Académie chinoise des sciences, dirigée par Song He, avait déjà obtenu l'essentiel du même résultat. Elle s'était aidée d'une IA fondée sur GPT-6, mais d'une tout autre manière : les chercheurs gardaient la main sur leur propre méthode et confiaient à la machine une partie des calculs. Deux équipes, deux façons de travailler avec l'IA, un même record battu presque en même temps.
Ce que ça change, et ce que ça ne change pas
Il faut être précis sur ce qui s'est passé. Claude n'a pas inventé une nouvelle théorie. Il a appliqué, avec une rigueur remarquable, des méthodes que des humains ont mises des années à construire.
Mais c'est déjà beaucoup. Pendant une semaine, sans personne derrière lui, il a mené un travail où la moindre faute ruine tout. C'est exactement le genre de tâche qu'on confiait jusqu'ici à un doctorant brillant, pendant des mois.
Pour la science, la question se déplace. Si une machine peut produire ce type de résultat en une semaine, le goulot d'étranglement n'est plus le calcul. C'est la vérification. Contrôler ce que Claude a fait en une semaine a demandé l'œil du meilleur spécialiste du domaine. Et que devient une preuve quand plus personne ne peut la vérifier ?
Pendant que les chercheurs dormaient
On imagine souvent l'IA comme un outil qu'on manie, question après question. Cette histoire en raconte une autre : deux chercheurs écrivent une phrase, éteignent la lumière, et reçoivent des nouvelles toutes les quatre à six heures.
Ce matin-là, la machine travaillait pendant qu'ils dormaient. Le jour où cela deviendra banal, la vraie question ne sera plus de savoir ce qu'elle sait calculer. Ce sera de savoir qui, de notre côté, aura encore le temps de relire.