Imaginez un écrivain qui, chaque fois qu'il hésite entre deux mots de même sens, « début » ou « commencement », « rapide » ou « vif », choisit selon un code secret. Personne ne remarque rien. Ses phrases restent naturelles. Mais quelqu'un qui connaît le code peut reconnaître ses textes parmi des milliers d'autres.
C'est, en gros, ce qu'OpenAI va faire avec les textes de ChatGPT. Et les premiers concernés, ce sont les Européens.
Ce qui a été annoncé
OpenAI a présenté lundi un système de marquage baptisé textGrain. Il glisse un signal invisible dans le choix des mots que fait ChatGPT en écrivant, grâce à une clé secrète. Le texte reste exactement le même pour le lecteur. Mais un détecteur peut ensuite repérer, statistiquement, qu'il a été produit par ChatGPT.
Dans les semaines qui viennent, ce marquage sera appliqué automatiquement aux textes produits par ChatGPT et par Codex, l'outil de programmation d'OpenAI, pour les utilisateurs de l'Union européenne, quelle que soit leur formule. Ailleurs dans le monde, il restera désactivé par défaut : seuls les développeurs qui le souhaitent pourront l'activer.
Pourquoi l'Europe d'abord
Parce que la loi l'y oblige. Depuis le 2 août 2026, le règlement européen sur l'IA impose aux fournisseurs d'IA générative de rendre leurs contenus identifiables par une machine. Nous l'expliquions dans notre article sur les règles européennes de transparence. Les services déjà sur le marché avaient jusqu'au 2 décembre pour s'y conformer.
Les États-Unis n'ont pas de règle équivalente au niveau fédéral. Résultat : un utilisateur à Paris et un utilisateur à New York n'auront plus exactement le même ChatGPT.
Ce que ça change pour vous
Concrètement, rien de visible. Vos textes ressembleront à ceux d'avant. Et si vous copiez-collez un texte de ChatGPT ailleurs, la marque voyage avec lui, puisqu'elle est inscrite dans les mots eux-mêmes.
Mais tout le monde ne pourra pas la lire. Le détecteur n'est pas public : OpenAI le réserve, au cas par cas, à des chercheurs et à des organismes spécialisés agréés, dans le cadre d'un code de conduite européen. Et selon l'entreprise, il indique seulement si la marque est présente, sans révéler qui a écrit le texte, ni la demande, ni la conversation.
Autrement dit : votre professeur ou votre patron ne pourra pas, du jour au lendemain, passer vos textes dans un détecteur pour savoir si vous avez utilisé ChatGPT.
Selon les chiffres publiés par OpenAI, sur un texte d'environ 400 tokens, soit trois cents mots environ, la marque est détectée dans plus de neuf cas sur dix. Mais si l'on remplace un mot sur dix par un synonyme, la détection tombe autour de deux cas sur trois. Avec un mot sur quatre remplacé, elle descend à moins d'un cas sur cinq. Et sur un texte très court, elle devient difficile à repérer. Une simple réécriture suffit donc souvent à la faire disparaître.
Ce que la marque ne dit pas
OpenAI le reconnaît lui-même : une marque détectée ne prouve pas qui est l'auteur d'un texte, ni qu'il est exact, ni ce qu'un humain y a modifié. C'est un indice, pas une preuve.
C'est la même leçon que pour tous les outils de ce genre. Nous l'avons vu avec les détecteurs de texte IA, facilement contournés : reconnaître un texte écrit par une machine reste un problème que personne n'a résolu complètement.
Ce qu'on retient
C'est un moment assez rare : une loi européenne qui change concrètement le produit de la plus grande entreprise d'IA du monde, pour les Européens seulement.
Ce tatouage ne réglera pas tout, loin de là. Mais il montre que les règles écrites à Bruxelles ne restent pas toujours sur le papier. OpenAI annonce d'ailleurs vouloir publier sa technologie en accès libre, ce qui permettrait à d'autres de l'adopter, et peut-être d'en faire, un jour, une norme bien au-delà de l'Europe.