Imaginez un boulanger qui vend la moitié de son pain par l'intermédiaire de deux supermarchés. Ces supermarchés lui ont prêté de l'argent. Ils lui louent son four. Et ils vendent leur propre pain dans le rayon d'à côté.
C'est, en simplifiant à peine, la situation d'Anthropic. Elle est décrite dans le document que l'entreprise a préparé pour son entrée en Bourse, et que l'agence Reuters a pu consulter.
Ce que révèle le dossier
En 2025, 47 % des ventes d'Anthropic, soit 2,16 milliards de dollars, sont passées par les plateformes cloud d'Amazon et de Google. Ce sont elles qui proposent Claude à leurs propres clients, et qui encaissent les paiements pour le compte d'Anthropic.
Cette part ne cesse de grandir : 11 % en 2023, 32 % en 2024, près de la moitié en 2025.
Or Amazon et Google ne sont pas de simples revendeurs. Ils ont investi des dizaines de milliards de dollars dans Anthropic. Ils lui fournissent une grande partie de la puissance de calcul dont elle a besoin. Et ils développent leurs propres IA, en concurrence directe avec Claude.
Anthropic présente cette situation comme un atout : grâce à ces géants, elle touche des clients qu'elle n'aurait jamais pu atteindre seule, à une vitesse qu'aucune entreprise ne pourrait égaler par ses propres moyens.
Deux clients, un quart des ventes
La dépendance ne s'arrête pas là. Selon le document, deux clients, dont les noms ne sont pas révélés, pesaient chacun environ 12 % du chiffre d'affaires de 2025. À eux deux, près d'un quart des ventes.
C'est exactement le genre d'information qu'une entreprise ne publie jamais spontanément, et que l'entrée en Bourse oblige à dévoiler. Nous l'écrivions en septembre dans notre guide pour lire les chiffres des entreprises d'IA : c'est dans ce type de document que se trouvent les vérités qui dérangent.
Dans un document destiné à convaincre des investisseurs d'acheter ses actions, Anthropic écrit que l'IA avancée pourrait présenter des risques catastrophiques, voire existentiels, et détaille les difficultés à évaluer la sécurité de ses propres modèles. Il est rare qu'une entreprise décrive son produit comme potentiellement dangereux au moment même où elle cherche à le vendre à la Bourse.
La défaite face au Pentagone
Le même document arrive dans une semaine difficile. Le 25 septembre, une cour d'appel fédérale a donné raison au Pentagone, par deux voix contre une.
L'affaire remonte au début de l'année. Le ministère de la Défense voulait pouvoir utiliser Claude pour tous les usages légaux. Anthropic a refusé de modifier son contrat pour autoriser la surveillance de masse et les armes autonomes. Le Pentagone l'a alors classée comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement ». Nous avions raconté le début de ce procès.
La décision de la cour permet au Pentagone d'exclure Anthropic de ses systèmes, et d'interdire à ses sous-traitants d'utiliser ses produits pour des travaux de défense. Amazon, Google et Microsoft continuent en revanche de proposer Claude à leurs clients civils.
Refuser un client a un coût. C'est exactement la question que nous posions dans notre réflexion sur le droit de refuser de vendre. La réponse commence à se chiffrer.
Ce qu'on retient
Anthropic est l'une des entreprises les plus en vue du moment. Son dossier montre qu'elle est aussi l'une des plus dépendantes : de deux géants qui sont à la fois ses partenaires et ses concurrents, et d'une poignée de très gros clients.
Ce n'est pas propre à Anthropic. C'est le paradoxe de toute cette industrie, où chacun est à la fois le client, le fournisseur et le rival des autres. Ce qui change avec l'entrée en Bourse, c'est qu'on a enfin les chiffres pour le mesurer.